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Les Echos Judiciaires du 31 janvier 2006
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L'or de la Banque de France

En dépit de son attachement au trésor métallique de la maison, le Gouverneur de la Banque de France en a cédé un morceau l'année dernière. Sans doute dans le but d'octroyer un supplément de dividende à l'Etat désargenté. Avec l'or, le scénario est immuable : on finit toujours par regretter d'avoir vendu le sien...

On se demandait comment préserver cette année notre pouvoir d'achat. Non que les prix mesurés par l'Insee augmentent beaucoup : avec une tendance de 1,6%, c'est la sagesse même. Certes, le carburant automobile et le chauffage coûtent les yeux de la tête ; mais il suffit d'acheter une bicyclette chinoise (très tendance et bon marché), de bloquer le thermostat sur la position « hors gel » et d'enfiler les pulls chinois qui ont envahi les soldes (pas très tendance, mais très bon marché), pour maîtriser efficacement l'inflation pétrolière. Et pour améliorer notre quotidien, voilà que la rémunération du Livret A passe à 2,25%. Sachant que (presque) chaque Français dispose de ce livret et que l'encours global était de 112 milliards d'euros le mois dernier, on en déduit que le pékin moyen a stocké chez l'Ecureuil une cagnotte d'environ 2 000 euros. Il va donc engranger cette année presque 5 euros d'intérêts supplémentaires. Si l'on y ajoute la rémunération que quelques banquiers consentent à lui accorder sur son solde moyen, à un taux qui peut quelquefois atteindre 1% (par an, bien sûr), il est permis d'envisager un impact très positif sur la consommation des ménages, un peu flageolante ces derniers temps. En effet, récemment encore, le Français n'avait pas le moral : on ne lui parlait que de ruine des finances publiques, de gouffre de la Sécu et de faillite de la retraite ; le personnel politique excédait en cocasserie les marionnettes des Guignols, et le marché de l'emploi demeurait terne, en dépit de statistiques encourageantes que chacun sait dopées par un récurage frénétique des fichiers. Ce climat de morosité devrait s'estomper. L'amélioration programmée de son pouvoir d'achat va donner quelques couleurs au consommateur ; aux faveurs déjà citées, il y a l'accroissement régulier de son capital immobilier, de son portefeuille, et... de ses napoléons. Voilà si longtemps que l'or ne faisait plus parler de lui que l'Hexagonal, autrefois premier thésaurisateur de la planète, a fini par oublier l'endroit où il a planqué son trésor métallique...

Un stock qui fond...

Au vu de la remarquable progression du métal précieux ces dernières années, on peut penser que les investisseurs professionnels, et les institutionnels se sont enrichis crapuleusement pendant la période. Tel est le cas des Banques centrales qui sont, et de loin, les plus gros détenteurs de la « relique barbare ». Bien que cette dernière n'ait plus de rôle officiel dans le système monétaire, son appréciation tend à conférer aux Banques une meilleure assise. On sait que l'ancien Gouverneur de la Banque de France, Jean Claude Trichet, aujourd'hui à la tête de la BCE, a toujours été un fervent défenseur de la préservation du stock métallique de l'Institut d'émission. Autant que l'on sache, son successeur, Christian Noyer, partage le même point de vue. Est-ce l'héritage de l'approche gaullienne du problème ? Pendant de longues années, au temps du régime de l'étalon-or, la France du Général exigeait que les soldes commerciaux avec l'Amérique fussent réglés en or physique, alors que, selon l'adage de l'époque, le dollar était réputé «as good as gold» -aussi bon que l'or. Les préventions de Charles à l'égard de l'Oncle Sam allaient jusqu'à la suspicion monétaire, et les faits ont démontré le bien-fondé de ces réserves : le 15 août 1971, le billet vert était déclaré inconvertible en or. Sur les marchés, l'once s'échangeait à l'époque pour environ 45 dollars. Elle en vaut aujourd'hui 550, ce qui, pour une relique barbare, constitue une performance plutôt civilisée. A la veille des « événements » de mai 1968, la Banque de France détenait 4 652 tonnes d'or dans ses coffres. Mais un peu moins, il est vrai, après la tourmente monétaire qui déclencha une série de dévaluations.

...des cours qui montent

Au début de l'année dernière, outre ses dépôts à la BCE (Banque centrale européenne), la Banque de France disposait de 3 024 tonnes d'or. En ces temps pas très reculés, on entendit des voix gouvernementales plaider pour des cessions massives, afin que le produit fût affecté à la réduction de la dette française (ou à une action politique quelconque). Bien entendu, le Gouverneur sortit de sa réserve pour rappeler que l'or appartenait à la Banque, et non à son actionnaire -l'Etat français. Et de préciser que la cession partielle des stocks pouvait certes accroître le bénéfice de la maison, donc majorer le dividende éventuel, mais ne pouvait être distrait en tant que tel au profit de l'Etat. Il faut croire que le gouvernement racle les fonds de tiroirs, pour s'être employé à convaincre la Banque de procéder à des ventes : celles-ci ont représenté au moins 182 tonnes l'année dernière, une bonne partie ayant été, semble-t-il, réalisée à un cours inférieur à 400 dollars l'once.
Par rapport au niveau actuel, c'est presque 1 milliard d'euros de manque à gagner, un montant qui eût agréablement dopé le dividende de l'Etat si ce dernier n'avait pas cédé à la précipitation. Souvenons-nous des années 1970. Après le reniement du métal par le président Nixon, la Banque fédérale américaine mit sur le marché des quantités importantes de l'or stocké à Fort Knox. I
l s'ensuivit une envolée des cours qui culminèrent au-dessus de 800 dollars l'once, sur fond d'inquiétudes justifiées quant à la solidité des monnaies (et du dollar en particulier).
Aujourd'hui que la plupart des banques centrales procèdent à des cessions importantes, les cours ne cessent de progresser. Jusqu'où se propulsera-t-il si les institutionnels modèrent ou stoppent leurs ventes, sachant que la sécurité du système financier mondial suscite quelques inquiétudes ?
Jean-Jacques JUGIE

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