Voici revenue la saison des revendications salariales. On ne saurait dire si elles sont fondées, mais ce n’est sans doute pas un hasard si les managers ne descendent pas dans la rue. Car il semble bien, pour nombre d’entre eux, que ni leur charisme ni leur vision stratégique ne justifient les ponts d’or qui leur sont construits.
Au moment où la grogne sociale envahit le paysage français, sur la motivation principale, bien que pas toujours avouée, du pouvoir d’achat (c’est-à-dire des salaires), on s’étonne que les caisses de résonance médiatiques ne reviennent pas sur la justification des revenus faramineux des grands managers.
Il est plutôt ici question des grands patrons de l’industrie et de la finance, grassement rémunérés, dopés aux stock-options, aux intéressements, aux primes multiples et aux parachutes dorés. Quelles qualités extraordinaires peuvent bien justifier un tel statut ? La réponse qui est ordinairement donnée n’est pas unique : un « charisme extraordinaire » vous dit-on parfois – et lorsque vous croisez l’intéressé, vous avez l’impression qu’il est aussi charismatique qu’une porte de prison ; mais enfin, peut-être n’êtes-vous pas aussi sensible à son magnétisme que le Conseil d’administration.
« Une vision stratégique remarquable », vous oppose-t-on souvent, et là, il est facile, à l’usage, de vérifier la pertinence du jugement.
Heureusement, l’histoire de la direction des grandes entreprises est émaillée de grandes réussites à long terme –c’est-à-dire une durée qui dépasse l’échéance de la publication des prochains résultats trimestriels, un horizon qui semble tutoyer l’éternité dans la gestion des temps présents…
De très (trop) nombreux exemples, ces dernières années, sont venus étayer la thèse selon laquelle de prétendues « grosses pointures » étaient en réalité des joueurs au petit pied, des flambeurs de bastringue, qui ont misé l’avenir de l’entreprise sur le rouge (ou sur le noir, si vous préférez). Tant qu’ils ont la baraka, la « communauté financière » leur tresse des lauriers et leur attribue des distinctions ridicules, qui renforcent leur égo et les confortent dans leur stratégie suicidaire. Jusqu’au jour où la chance tourne, et où l’on tente de vous expliquer que la conjoncture a eu raison de la vision prophétique du manager en cause.
Désolé, mais si la conjoncture, que chacun sait fluctuante depuis le début des temps, peut secouer une entreprise au point de mettre en péril son devenir, c’est que la stratégie suivie par le staff ne valait pas tripette. Et ne justifiait pas, en l’occurrence, que l’on couvrît d’or les dirigeants.
La roulette stratégique
La façon dont réagissent aujourd’hui les Bourses est assez symptomatique du panurgisme affligeant qui caractérise les milieux financiers, que la légende dit doués du sens de l’anticipation.
Voilà maintenant un bon bout de temps que les fondamentaux se dégradent dans les pays dits industriels, qui tirent la croissance mondiale ; voilà déjà des mois que tout le monde sait à quel point l’affaire des crédits « subprime » est une méchante grenade dégoupillée. Et que croyez-vous que firent les Bourses ? Elles montèrent un peu plus, au motif que les Banquiers centraux étaient devenus prisonniers de leurs savantes martingales, et n’avaient désormais pas d’autre option que celle de délivrer de la morphine monétaire à tous les drogués de la spéculation, sauf à risquer de faire imploser le système. Le jugement n’est pas dénué d’un certain bon sens paysan, convenons-en ; mais l’outrance a nécessairement ses limites. En foi de quoi, a-t-on vu récemment, aux Etats-Unis, d’éminents patrons de banques limogés sans autre forme de procès, pour avoir voulu se goinfrer à la gamelle virtuelle des subprime, et y avoir laissé le garde-à-manger de leur société. En d’autres circonstances, entendez par là si la conjoncture avait été différente, les mêmes personnages eussent été fêtés comme des gourous, pour avoir crapuleusement enrichi leurs actionnaires avec des crédits hyper-rentables – tel est le cas lorsque vous prêtez à des taux usuraires et que tous vos débiteurs, ou presque, vous remboursent (rassurez-vous : cela n’arrive jamais, même lorsque la banque est tenue par la mafia).
Autant dire que la « stratégie » en question, aussi vieille que l’histoire du prêt d’argent lui-même, avait toutes chances de se retourner méchamment contre les prêteurs, uniquement protégés par une créance hypothécaire que même les concierges savaient grossièrement surévaluée.
On devrait mettre un certain temps à ramasser tous les mutilés du subprime : on s’abstiendra donc de tirer davantage sur l’ambulance. Mais on peut d’ores et déjà annoncer les prochaines difficultés à naître d’une « stratégie » offensive : celle qui préside au projet de mariage entre BHP Billiton et Rio Tinto (anciennement RTZ, le « Z » pour zinc), respectivement numéros un et trois mondiaux du secteur minier.
Pourquoi ce rapprochement, maintenant que les métaux ont atteint des sommets impressionnants (et dont le cours finira par régresser violemment, n’en doutez pas) ? N’était-il pas judicieux, de la part de managers qui sont payés pour anticiper, d’envisager un raid bien avant que leurs réserves ne se soient à ce point revalorisées ? Eh bien non. Parce que pour conclure ce deal, la « valeur hypothécaire » des époux permet aux banques d’aligner de grosses lignes de crédit, avec pour elles de belles commissions, et pour les managers concernés des primes à la hauteur de l’enjeu. Une belle histoire pour émouvoir Wall Street aujourd’hui.
Et pour l’affliger demain, quand la dot de la mariée sera dilapidée.
Jean-Jacques JUGIE
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