On la croyait disparue depuis que feu Raymond Barre l’avait « terrassée », mais elle pointe de nouveau son grand nez après deux décennies de relâche : l’inflation est de retour. Et elle promet de rattraper le temps perdu. Les marchés financiers font preuve d’une insouciance coupable face à un risque désormais avéré.
Les vieux Boursiers croient reconnaître les signaux qui annoncent ordinairement un changement brutal de tendance : la cote évolue alors à contre-courant de ce que suggèrent les fondamentaux. Dans le contexte actuel de malaise lié à la crise financière des crédits « subprime », nul ne connaît encore l’étendue réelle des dégâts latents. Tout au plus doit-on raisonnablement supposer que les embarras sont loin d’être terminés. Parallèlement, la croissance ralentit dans les grands pays, notamment aux Etats-Unis, où le rythme de progression annuel va passer de 4% au deuxième trimestre, à moins de 1,5% au dernier. Si la tendance se prolonge – et l’activité ignore généralement le calendrier – il n’est pas improbable que les States entrent en récession l’année prochaine.
Même le gourou Alan Greenspan, ci-devant oracle vénéré des marchés financiers pendant presque un quart de siècle, estime aujourd’hui qu’il y a une chance sur deux pour que l’Amérique connaisse une récession en 2008.
Convenons-en, le père Alan n’a pas de boule de cristal infaillible, mais compte tenu de son optimisme légendaire, un tel pronostic confine au catastrophisme.
Dans le même temps, tous les organismes officiels européens ont revu à la baisse les perspectives de croissance de la Zone, à l’exception du gouvernement français qui continue de snober les économistes, et persiste à anticiper des lendemains confortables.
Pour ajouter à la douleur, le prix de la totalité des matières premières agricoles, industrielles et énergétiques, continue d’enfoncer de nouveaux plafonds. Si bien que le panier de la ménagère va bientôt connaître une situation inédite depuis des lustres : l’inflation des prix à la consommation va faire un retour fracassant.
Dans un tel environnement, investisseurs et spéculateurs se sentent pousser des ailes, et se portent massivement acheteurs de titres à revenu variable, permettant ainsi aux indices boursiers de battre record sur record.
Si vous pensez que les financiers ont chaussé leurs lunettes en peau de saucisson, pour se montrer à ce point insoucieux des difficultés latentes de l’économie mondiale, vous êtes sans doute plus près de la vérité que les spielers qui achètent à livre ouvert, au prétexte que les Banques centrales ne vont avoir d’autre possibilité que de continuer d’inonder les places financières d’argent bon marché.
Le pétrole s’est fermement installé sur le trône des 80 dollars le baril, et l’or gravite maintenant dans l’orbe des 750 dollars l’once : il valait un peu moins de 280 dollars au début 2002 – mais il est vrai que l’on n’obtenait alors que 0,88 dollar pour un euro, contre 1,41 aujourd’hui… Qui a dit que la « vieille relique barbare » n’intéressait désormais plus personne, et que le métal précieux n’avait désormais plus aucune fonction monétaire ? Pas le Gouverneur de la Banque de France, en tout cas, ni le tenant du titre ni son prédécesseur : notre Institut d’émission demeure très attaché à l’encaisse métallique, comme au temps de l’ère gaullienne où la Banque fédérale américaine nous renvoyait de l’or par cargo, en contrepartie de nos billets verts excédentaires.
Hélas pour nous, la convertibilité a cessé le 15 août 1971 – mais nos excédents commerciaux avec l’Oncle Sam ont également fondu depuis lors.
Vers le chahut boursier ?
Des analystes se sont employés à calculer les effets de la crise immobilière américaine sur le pouvoir d’achat de la ménagère yankee.
Les résultats sont plutôt édifiants : depuis l’an 2000, le prix des immeubles a tellement augmenté, en même temps que les taux ont baissé, que les ménages ont pu obtenir sur la période environ 9 000 milliards de dollars de crédit supplémentaire, ce qui représente pas loin des neuf-dixièmes des revenus américains sur l’intégralité de l’année dernière.
Autant dire que les intéressés se sont empressés d’emprunter et de dépenser cet argent dare-dare, alimentant ainsi une croissance vigoureuse – ainsi que des importations massives. Sachant que la progression de l’activité, aux States, est essentiellement conditionnée à la boulimie de ses citoyens, on imagine sans peine les effets récessifs que va provoquer la fermeture du robinet du crédit.
Sans vouloir se montrer outrancièrement pessimiste, il n’est pas improbable que la croissance en fin d’année soit nettement plus faible que les (modestes) attentes actuelles. Jusqu’à maintenant, l’Amérique est parvenue à faire payer ses excès par l’épargne mondiale – laquelle est abondante dans les pays asiatiques, industrieux et économes, lesquels doivent bien faire quelque chose de leur argent.
Seulement voilà : la monnaie US a déjà perdu la moitié de sa valeur contre euro en moins de six ans, et tout concourt à penser que la glissade n’est pas terminée.
Les financiers sont comme les banquiers qui vous prêtent un parapluie par beau temps et vous le retirent sous l’averse : ils ont un instinct grégaire très prononcé. Aujourd’hui, aucun investisseur ne veut rater le strapontin de la hausse des marchés, et chacun imagine qu’il parviendra à se retirer avant le déluge. C’est évidemment absurde, le scénario étant usé jusqu’à la corde. Autant dire qu’il faudra avoir le cœur bien accroché, sur les temps qui viennent : la probabilité de violents séismes boursiers ne cesse de croître.
Les vieux briscards du casino financier se disent qu’il est peut-être temps de se mettre à l’abri, et de compter lingotins et napoléons qui dorment dans le coffre : ils devraient améliorer le pouvoir d’achat de leurs titulaires, plus efficacement qu’un prétendu surcroît de concurrence dans la grande distribution…
Jean-Jacques JUGIE
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