La fanfare triomphale de la finance ressemble à l’orchestre du Titanic. Il est désormais clair que notre modèle économique ne souffre pas d’une grippe anodine, mais d’un mal plus profond. Et peut-être incurable.
Peut-on commenter le bilan de l’année qui s’achève ? L’entreprise n’est pas aisée : il est encore un peu tôt pour disposer des comptes définitifs. Et quand ils seront publiés, qui pourra certifier qu’ils sont « réguliers et sincères » et qu’ils « donnent une image fidèle de la situation financière », pour reprendre la formulation rituelle des commissaires aux comptes ? Car la principale caractéristique de l’année 2009, c’est l’augmentation spectaculaire de la défiance à l’égard de l’information officielle. Que celle-ci provienne des Etats, des Banques centrales, des entreprises (financières, tout particulièrement) ou des institutions chargées de les réglementer, de les contrôler et de les noter. Au motif (avéré) que la confiance en l’avenir est le premier ingrédient de la prospérité, les voix autorisées vaporisent un discours lénifiant, toujours présumé masquer au moins partiellement la réalité, souvent suspect de maquiller les faits et quelquefois coupable de mensonge délibéré. Nul ne doute désormais que la crise trouve son origine dans une bulle du crédit – un scénario finalement classique dans l’histoire du capitalisme. Nul ne doute davantage du bien-fondé de l’intervention publique vigoureuse, ayant eu pour objet de prévenir les conséquences, assurément apocalyptiques, de la faillite du système bancaire. Encore que ce consensus soit contraire aux principes fondamentaux du capitalisme, selon lesquels l’opulence et la ruine sont, respectivement, les sanctions normales de la réussite et de l’échec. Contraire également à la fameuse thèse schumpétérienne de la « destruction créatrice », aux termes de laquelle les banques auraient dû être abandonnées à leur triste sort – ainsi que leurs déposants-créanciers, c’est-à-dire nous tous, par la même occasion – afin de laisser naître les « jeunes pousses » d’un modèle plus approprié. C’est du reste la thèse des « libertariens » américains, au premier rang desquels le Sénateur Ron Paul, celui qui réclame depuis longtemps un audit de la Banque fédérale, sa bête noire. Les Etats ayant décidé une mobilisation massive de fonds publics, tant pour renflouer le système financier que pour tenter de relancer l’économie, qu’en est-il aujourd’hui de ces actions pharaoniques ?
Le « sauvetage »
Après quelques atermoiements sur la méthode, la décision américaine de perfuser directement les banques commerciales, par le canal du Trésor et de la Fed, présente un caractère exceptionnel. Au vu de l’ampleur de la mesure, d’abord, reproduite par les autres pays, et ensuite à l’examen de l’incroyable générosité des conditions accordées. Si le sauvetage a bel et bien évité un cataclysme systémique, ses modalités ont levé le voile sur une réalité dérangeante : la collusion manifeste entre la sphère politique et l’establishment financier. L’origine de la crise étant les crédits « subprime », socle d’une pyramide de produits financiers devenus toxiques par la défaillance des emprunteurs, il aurait été plus cohérent et moins coûteux de soutenir lesdits emprunteurs, ce qui eût mécaniquement restauré la solvabilité de toute la chaîne. Mais une telle approche était trop « socialiste » pour être seulement envisagée ; en foi de quoi a-t-on préféré la martingale ordinaire des situations de crise, consistant à nationaliser les pertes bancaires (au moins en partie) au nom de l’intérêt général. Il en résulte cette situation paradoxale : les banques ont retrouvé l’aisance, si l’on en juge à leurs résultats d’exploitation et aux bonus qu’ils déclenchent. Mais cette santé est gravement compromise si l’on se penche sur leurs bilans, gonflés par une valorisation irréaliste des « toxines » qu’ils contiennent encore, et dont le stock ne cesse d’augmenter avec la détérioration du climat économique. Si bien que l’on aura transféré au contribuable une dette colossale, sans avoir pour autant rétabli la solvabilité des banques. Pire encore : ces dernières financent généreusement les dettes étatiques, grâce aux fonds quasi-gratuits accordés par leurs banques centrales. Ainsi, le contribuable a payé une énorme rançon pour délivrer les banques de la ruine ; il paie une deuxième fois pour amortir la dette qui en a résulté. On ne s’étonnera pas, en conséquence, que les managers de Wall Street aient massivement investi dans leur protection rapprochée…
La « relance »
La machinerie déployée a eu pour premier effet de redonner du tonus aux marchés financiers, focalisés sur leur nombril et désormais indifférents à l’économie de production. Et ensuite de favoriser, plus récemment, la fin (temporaire ?) de la récession. Une fin « technique », c’est-à-dire que le PIB a cessé de se dégrader dans la plupart des pays occidentaux. Mais au vu du gigantisme des stimuli budgétaires qui ont été consentis, il n’y a pas matière à être surpris du résultat, ni à s’en réjouir : la « performance » est objectivement pitoyable. On peut même avancer que les déséquilibres actuels sont pires que ceux d’avant la crise : les liquidités sont excessives, le chômage s’accroît et les déficits publics explosent. Le tout sur fond de guerre des changes et d’un retour de la frénésie spéculative. Si bien que pour rétablir la situation antérieure, en utilisant les capacités de production sous-employées et en embauchant les cohortes de travailleurs désœuvrés, il faudrait qu’émerge une demande solvable. Voilà qui ne risque pas de se produire avec la baisse tendancielle des rémunérations, imputable à la globalisation sans entrave des vingt dernières années, qui est à l’origine des embarras majeurs actuels. Le retour à l’ancien modèle est d’autant plus improbable que la planète se heurte à la finitude des ressources naturelles et aux dommages environnementaux d’un mode d’exploitation productiviste, objectivement insoutenable. Bref, la stratégie déployée par les gouvernements du monde entier (ou presque), visant à remettre le dentifrice dans le tube, est nécessairement vouée à l’échec : il va nous falloir inventer un nouveau paradigme et remiser le néolibéralisme au musée des idéologies déconsidérées, sur le même rayon que la monarchie absolue et le léninisme démocratique. On se doute qu’un tel revirement a peu de chances de se produire dans un processus de réformisme popote. L’activisme déployé par certains Chefs d’Etats, dont le nôtre, renforce le sentiment de leur impuissance à enrayer la déroute, désormais inéluctable, du modèle dominant. Le fait marquant de l’année 2009 n’est pas que le capitalisme de l’Oncle Sam soit passible de l’extrême-onction : son agonie avait débuté depuis pas mal de temps. Ce qui est remarquable, c’est la prise de conscience, tant parmi les élites que chez le pékin, que la fin du système se profile à l’horizon. Le chemin de cette mutation incertaine promet d’être chaotique et douloureux pour tout un chacun. Un solide motif de glaciation du moral des ménages, plus puissant que le réchauffement climatique…
Jean-Jacques JUGIE
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