Dans les périodes d’incertitude, les populations attendent de leurs dirigeants qu’ils leur montrent la voie. Les gouvernements ne manquent pas d’afficher un volontarisme musclé. Mais pour favoriser le retour de l’opulence, ils accroissent inconsidérément la dette, et pour pacifier la planète, ils plébiscitent la guerre à outrance. Où est l’erreur ?
La Grande-Bretagne va-t-elle nous fermer ses frontières ? C’est ce que l’on aurait pu craindre à la lecture du Times en début de mois, juste après la déclaration fracassante de notre Président, qui, il est vrai, rate rarement une occasion de plastronner. Saluant la nomination de Michel Barnier comme commissaire au « Marché intérieur », Nicolas Sarkozy a vaporisé les aigreurs françaises à l’égard du monde financier : « La crise est venue de la dérive d’un modèle anglo-saxon, je veux pour le monde la victoire du modèle européen qui n’a rien à voir avec les excès d’un capitalisme financier » a-t-il déclaré, avec le ton approprié, on s’en doute. Porte-voix officiel de la City de Londres, le Times ne pouvait laisser passer le commentaire sans réagir. Et ce fut un torrent d’invectives, avec exhumation des adversaires emblématiques de l’Angleterre : Jeanne d’Arc et de Gaulle, en passant par Napoléon. Depuis des temps immémoriaux, la France ne cesserait de chercher querelle à l’Angleterre, par jalousie à l’égard de ses succès commerciaux. Il y a sans doute un fond de vérité dans ces accusations véhémentes. Et il y a surtout un fond de crainte justifié dans le courroux de la City : le risque que la réglementation à venir ne soit influencée par la conception française, historiquement très réservée à l’égard du néolibéralisme anglo-américain. Ce serait potentiellement un gros embarras pour Londres, qui tire sa substance de sa place financière et de la créativité dérégulée de ses ingénieurs. On relève dans la presse anglaise un commentaire dont l’anonymat n’enlève en rien la pertinence : à savoir que l’arbitrage du gouvernement de Sa Majesté pour le siège des Relations extérieures, un choix symptomatique de l’obsession américaine de vassaliser la politique étrangère de l’Union européenne, au détriment de celui du business, abandonné à un Français (c’est-à-dire à un quasi-ennemi idéologique), peut être considéré comme une erreur politique monumentale : « Le plus grand fiasco de la diplomatie britannique depuis Suez », tonne l’anonyme, banquier de son état – et dans tous ses états. Habitués qu’ils ont été de verrouiller les postes-clefs de la Commission, pour la plus grande gloire du « marché », les Britanniques savent toute l’importance de la personnalité d’un Commissaire, et donc l’influence qu’une nation peut y exercer, notamment contre les vents européens dominants. Si la baronne Ashton, mondialement inconnue lors de sa nomination à la tête de la « Diplomatie » de l’Europe (poste prestigieux, mais privé de pouvoir effectif), devait devenir pour les Anglais l’équivalent d’un « Suez » européen, nul doute que sa notoriété dépassera les rives de la Tamise…
Fuite en avant
Convenons qu’une bonne stratégie politique ne soit, par nature, pas aisément déchiffrable par le pékin. Mais tout de même. Le sentiment qui domine, en ce moment, est celui d’une confusion généralisée. Par exemple, le consensus déroutant en faveur de « plans de relance » titanesques, générant des déficits publics abyssaux et faisant naître des doutes légitimes sur la solvabilité future de grandes nations, parmi lesquelles la Grande-Bretagne et les Etats-Unis eux-mêmes. Ne fanfaronnons pas : la patrie de Jeanne d’Arc, de Bonaparte et du Général de Gaulle, qui marque ses distances avec les pratiques sulfureuses du commerce, n’est pas pour autant à l’abri d’une dépréciation infamante de sa signature. La cerise sur le gâteau confusionnel revient au Président Obama, récemment distingué par le Nobel de la Paix. Dans une allocution très attendue, bien que sa teneur eût déjà été divulguée, la feuille de route de l’Amérique en Afghanistan a enfin été dévoilée : elle ne diffère en rien de celle fixée par son prédécesseur, connu comme un va-t-en guerre obsessionnel et réputé avoir la tête près du bonnet. Le monde entier s’accorde à créditer Obama d’une puissance intellectuelle de haut niveau, et de sentiments pacifistes avérés. Ces jugements sont probablement fondés. L’ennui, c’est que dès le début de son allocution à West Point, Obama a justifié l’intervention en Afghanistan par la nécessité de démanteler Al Qaida, présumé responsable des attentats du 11 septembre, et de mettre à genoux les talibans qui soutiennent l’organisation. En accordant à McChrystal les suppléments d’effectifs qu’il réclame, le président américain semble oublier les propos de son général, tenus dans Le Figaro du 29 septembre dernier : « Ce n’est pas une guerre pour conquérir un territoire, pour s’enrichir ou nous protéger au sens le plus immédiat : nous nous prémunissons contre al-Qaida par mille autres moyens »… Ainsi, réchauffer l’argument frelaté de la lutte anti-terroriste pour intensifier les opérations, voilà une grosse menterie belliciste que l’on n’attendait pas vraiment d’un Nobel de la Paix. « Nous sommes en Afghanistan afin d’empêcher qu’un cancer ne s’y propage une fois de plus » a ajouté Obama. C’est-à-dire que pour prévenir une hypothétique épidémie locale de choléra, on prend le risque de répandre la peste dans le monde entier. Voilà qui ressemble à une non-politique : la fuite en avant dans des guerres insensées et reconnues comme perdues d’avance, attestant le triomphe d’une bureaucratie kafkaïenne inféodée au complexe militaro-industriel. Dont le business consiste à mettre la planète à feu et à sang. Si un « cancer » menace notre monde, il ne prolifère pas nécessairement là où le Président Obama dit l’avoir décelé…
J-J. J.
|