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Nouvelle crise en Argentine. D’un type nouveau, avec le conflit de pouvoir entre le Gouvernement et sa Banque centrale. Quelles sont les limites de l’indépendance de l’Institut d’émission face à la représentation démocratique ? Voilà une question d’importance qui promet d’être soulevée ailleurs qu’en Amérique latine.
Ce n’est pas la première fois que l’Argentine se trouve placée sous les feux de l’actualité. Sur la majeure partie du siècle dernier, le pays a été soumis à une succession de dictatures militaires, qui s’est achevée sur le fiasco ravageur de la guerre des Malouines. Avec Raul Alfonsin, président de 1983 à 1989, s’instaura une transition démocratique, un peu houleuse il est vrai – il fit abroger les lois d’amnistie concernant les militaires convaincus de multiples atrocités durant de longues années. Puis vint l’ère du flamboyant Carlos Menem, celle dite du « miracle argentin », sorti de la boîte à outils des Chicago Boys de Milton Friedman – encore eux. La tornade de libéralisation de l’économie eut pour effet de doper la croissance du pays, d’accélérer la consommation (et le crédit…), de faire naître (ou grandir) des fortunes considérables et, sur le scénario maintes fois vérifié avec les prescriptions de l’Ecole de Chicago, de laisser bon nombre d’Argentins dans la misère noire. Pour parfaire le miracle et montrer son allégeance à l’américanisme triomphant, le peso argentin fut aligné sur le dollar US – la meilleure monnaie du monde, comme chacun sait.
A dépouiller ainsi l’Etat et une bonne part de la population, ce qui devait arriver arriva, en 2001 : le pays se retrouva en cessation de paiements (fuite des capitaux autochtones et retrait des capitaux étrangers), le peso fut dévalué, le tout déclenchant une crise économique et institutionnelle, cette dernière prenant fin avec l’élection du péroniste de gauche Nestor Kirchner, dont l’acte politique majeur fut de renégocier âprement la dette argentine, qu’il parvint à faire réduire… des trois-quarts. Inutile de préciser que Nestor n’est pas devenu très populaire au sein de la tribu des créanciers internationaux…
Du reste, l’Argentine reste une pestiférée sur les marchés financiers ; il n’y a guère que le Venezuela du Président Chavez qui accepte de prêter des fonds à Madame Kirchner, laquelle a succédé à son mari au fauteuil présidentiel et mène une politique que Friedman aurait sans nul doute conspuée. Avec en particulier le retour de certaines entreprises dans le giron public et le rétablissement d’un système de retraites par répartition, après nationalisation des fonds de pension privés mis en place sous la présidence Menem. Ce dispositif a constitué une déclaration de guerre contre la haute finance, et l’affaire actuelle de la Banque centrale s’inscrit dans la même philosophie.
Le « devoir accompli »
On se souvient qu’à la fin de l’année dernière, la présidente Kirchner avait, par décret, enjoint sa Banque centrale de mettre 6,5 milliards de dollars à la disposition du gouvernement, afin de solder les échéances de la dette nationale de l’exercice. Ce à quoi le Gouverneur s’était opposé, se drapant dans la légitimité de l’indépendance de l’institution qu’il dirige.
Réponse du berger à la bergère : dame Kirchner limogea sans préavis ledit Martin Redrado, que le Tribunal rétablit dès le lendemain dans ses fonctions, la procédure légale de destitution n’ayant pas été respectée : au cas d’espèce, il est nécessaire de saisir une commission parlementaire ad hoc.
Pour débloquer la situation, la Présidente décida finalement de réunir la Commission et la veille où cette dernière devait délivrer son avis, le Gouverneur… démissionna. Par une ironie du sort, c’est à La Havane que votre chroniqueur a visionné en direct la déclaration à la presse de Martin Redrado, sur une chaîne… vénézuélienne. Un grand moment : à son profil avantageux de gendre idéal, le Gouverneur démissionnaire ajoute la morgue de la gentry internationale formée à Harvard. Qualifié de « golden boy » par la presse argentine lorsqu’il a occupé le poste de Président de la Commission des Valeurs (l’équivalent de notre Autorité des Marchés Financiers), dont il fut débarqué pour avoir divulgué des informations très confidentielles, authentique spieler lorsqu’il dirigea un fonds de capital-risque entre deux portefeuilles de Secrétaire d’Etat, Redrado est le prototype de ces mercenaires de la haute finance qui ont colonisé les gouvernements du monde entier.
Il quitte son poste « avec la satisfaction du devoir accompli », sans préciser envers qui il aurait accompli son devoir, et il accuse le gouvernement de « s’emparer par avance des réserves des Argentins, qui sont les économies de tous les Argentins ».
La formule vaut son pesant de pesos non dévalués.
Car si Martin Redrado admet que les réserves de la Banque centrale sont une propriété collective, il dénie le droit au gouvernement – qui représente la collectivité, dans une démocratie élective – d’utiliser une partie de cette épargne commune pour acquitter les dettes communes.
Voilà un raisonnement pour le moins curieux. Qui démontre l’ambiguïté du statut d’indépendance de l’Institut d’émission : son Gouverneur entend disposer seul de l’affectation des fonds, contre l’intérêt général si nécessaire.
Car son argument (éviter de faire supporter un risque sur la devise) ne tient pas : un pays et sa monnaie sont crédibles lorsque les dettes sont honorées, pas dans le cas contraire.
En revanche, le comportement de Redrado a bel et bien favorisé une spéculation massive contre le peso argentin, ce qui tend à accréditer la thèse selon laquelle il aurait « accompli son devoir » à l’égard des spéculateurs internationaux. Une bonne illustration des conflits musclés à attendre entre les gouvernements et leurs banques centrales, véritables « parrains » d’un système financier nourri à la stratégie du désastre.
Jean-Jacques JUGIE
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