Les sports d'hiver constituent, pour ceux qui les pratiquent, un plaisir sans fin. Pour les professionnels, c'est une source de profits, mais aussi d'inquiétudes. L'industrie est menacée non seulement par le réchauffement de la planète, mais aussi par une nécessaire adaptation à la demande.
Une lourde menace pèse sur l'économie des sports d'hiver en France. Le réchauffement climatique ? Pas seulement. Certes, la montée des températures a, ces dernières années, été trois fois plus importante dans les Alpes que dans le reste du monde, souligne l'OCDE dans un rapport publié en décembre 2006. L'économie des sites allemands et autrichiens serait gravement atteinte en cas de relèvement de 1°C de la température annuelle.
En France, les stations de moyenne montagne seraient touchées au point qu'une reconversion s'imposerait dans la prochaine décennie. Mais selon l'OCDE, qui a étudié les effets du réchauffement dans cinq pays alpins, le manque de neige n'est pas à craindre dans l'immédiat : « 90% des domaines skiables alpins de moyenne ou grande taille, soit 599 domaines sur 666, bénéficient d'un enneigement naturel suffisant (30 cm de neige) pendant au moins cent jours par an ».
Le véritable risque encouru par le tourisme d'hiver, en France tout au moins, n'est qu'en partie lié aux conditions climatiques. Il tient à la difficulté qu'ont les stations et les opérateurs à s'adapter à la demande.
A leur décharge, la tâche n'est pas aisée.
L'économie florissante que sont aujourd'hui les sports d'hiver ne doit rien à une étude détaillée du marché. Dans les années 1960, alors que l'exode rural dépeuple les montagnes et que l'agriculture périclite, l'Etat décide unilatéralement de développer le tourisme.
«On appelle cela le plan neige, même si aucun document ne consacre ce terme. C'est la manière de faire de l'époque», indique Emmanuelle Marcelpoil, chercheuse au Cemagref, organisme public de recherche consacré à la gestion des eaux et des territoires. Dans un même mouvement, on fait construire des cités en banlieue, la grande industrie est littéralement « dirigée » par Matignon et des grands ensembles touristiques émergent sur le littoral languedocien. L'architecture des « stations intégrées » se veut moderne : des barres et des tours, des toits plats, du béton partout. On invente un nouveau concept, jusque là étranger à la montagne : le «front de neige ». D'un côté, on arrive en voiture, de l'autre, on chausse les skis.
Tourisme de masse
Les Français sont priés de consacrer une de leurs quatre semaines de congés payés à découvrir les joies des sports d'hiver. La montagne, surtout dans les Alpes, est conçue comme une vaste zone de loisirs pour classes moyennes. On vend de minuscules studios, parfois seulement 19 m2, qui seront payés à crédit. Le développement du secteur se poursuit sans difficultés jusqu'au milieu des années 1980. Mais le ski n'est pas un sport facile. Pour vraiment en profiter, mieux vaut apprendre jeune, renouveler fréquemment l'expérience et, les moniteurs ne cessent de le répéter, ne pas hésiter à tomber. Beaucoup, propriétaires d'un studio acheté à crédit ou pas, se lassent. Les hivers sans neige de la fin des années 1980 sonnent le glas du tout montagne. A la même époque, les vacances d'hiver au soleil se démocratisent.
Désormais, les skieurs sont plutôt jeunes, souvent urbains et toujours riches. Ils ne se contentent plus de logements microscopiques à la moquette défraîchie. Habitués au confort, ils plébiscitent les vastes espaces, l'intimité et les attributs de la modernité contemporaine : téléviseur à écran plat et haut débit. Les nouveaux clients sont zappeurs. Ils ne réservent plus «leur» semaine de février six mois à l'avance, comme autrefois, mais « picorent » en fonction de l'enneigement et du soleil. «Sept millions de touristes visitent la montagne française chaque année », indique Christian Rochette, directeur de l'association Professionnels associés de la montagne. « Parmi eux, 1,5 million viennent plusieurs fois ». Les jeunes parents skient quelques jours en famille puis reviendront en couple, ou avec des amis, hors saison, en haute montagne. Pendant ce temps, les grands-parents emmèneront les enfants skier quelques jours dans une petite station.
Même les clientèles autrefois captives échappent aux opérateurs traditionnels.
Les centres de vacances, construits dans le même béton que les résidences touristiques, ne font plus recette. Le ski coûte cher et les enseignants, comme les moniteurs, hésitent avant d'engager leur responsabilité. Les comités d'entreprise ne proposent plus des vacances «tout compris» dans la même station chaque année, mais de courts séjours, dans des lieux différents.
Réhabilitations
Les stations doivent s'adapter. Certaines découvrent avec horreur le concept de « friche touristique ». Des bâtiments et des équipements inutilisés encombrent la montagne. Certains studios-cabines, en moyenne montagne, hébergent désormais des étudiants ou des familles pauvres qui ne peuvent se loger ailleurs. L'Etat a engagé des procédures de réhabilitation du bâti dans treize stations touristiques, parmi lesquelles neuf sont situées en montagne. Les stations les plus connues doivent elles aussi se remettre en cause.
Aux Ménuires (Savoie), deux immeubles ont récemment été démolis, comme de vulgaires barres HLM. A Avoriaz (Haute-Savoie), on remodèle le parc : de deux studios, on fait un appartement. Chamrousse (Isère) a transformé un centre de vacances pour enfants en résidence confortable. Partout, on semble enfin découvrir que l'on est en montagne et entouré de forêts d'épineux. On garnit les immeubles avec du bois, on se réapproprie les toits pentus.
Mais cela ne suffit pas. Si certaines stations continuent de générer d'importants bénéfices, les professionnels tirent la sonnette d'alarme. « Nous sommes en relative difficulté », admet Christian Rochette. « Les entrants, ceux qui apprennent à faire du ski, compensent à peine les sortants, ceux qui raccrochent », poursuit-il. Les tour-opérateurs proposent d'audacieuses promotions. Ils cherchent à multiplier les ventes en ligne. Dans le centre de Grenoble, on peut acheter des forfaits pour la station de Chamrousse et éviter ainsi la file d'attente aux caisses. L'industrie veut de la rentabilité. Les compagnies de remontées mécaniques, pourtant prospères, exigent des élus qu'ils construisent davantage de lits, ou alors qu'ils garantissent le taux d'occupation de ceux qui existent déjà.
Les tour-opérateurs tiennent aussi à fournir à leurs clients ce qu'il viennent chercher en montagne : la neige. Les canons, jusqu'ici positionnés en bas des pistes pour faciliter le retour des skieurs en station, sont désormais installés également en haute altitude. Leur nombre a triplé depuis dix ans, au point d'attiser la fureur des ONG, qui dénoncent la consommation d'eau et d'énergie et l'incidence sur les écosystèmes.
Même l'OCDE, qui s'inquiète de cette fuite en avant, établit le constat : « la plupart des exploitants recourent à la technologie au lieu de modifier leurs comportements ». La menace est lourde.
Olivier RAZEMON
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