En préambule à l'inévitable remise à plat des régimes spéciaux de retraite, les syndicats de la Banque de France ont opportunément accepté la réforme proposée par le Gouverneur Christian Noyer. Mieux vaut abandonner un doigt tout de suite que d'être obligé de sacrifier le bras un peu plus tard...
Comment expliquer que le climat social français soit aussi tempéré en cette saison ? Il ne semble pourtant pas, si l'on en croit les sondages, que la satisfaction domine dans le milieu salarial : conscience est prise de l'érosion du pouvoir d'achat et de la gestion résolument « financière » des entreprises -c'est-à-dire faisant du travail la principale variable d'ajustement.
Disons-le tout net : on a connu meilleure ambiance dans les grandes entreprises, jusqu'au sein des staffs. Car s'il est exact que les hautes rémunérations ont beaucoup augmenté ces dernières années, il n'en est pas moins vrai que l'encadrement de haut niveau subit le même type de pression que les autres salariés : au premier zéphyr de baisse des résultats, les portes de sortie s'ouvrent à deux battants... On peut penser qu'il est pour les syndicats encore un peu tôt, par rapport aux échéances électorales, pour faire pression sur les candidats. C'est possible. Mais il faut sans doute plutôt comprendre que s'il n'y a aujourd'hui aucune tentative de revendication dans la sphère sociale, c'est qu'il n'y a rien à négocier.
Le monde du travail français a subi un double squeeze : d'abord, les effets de la réduction du temps de travail, disposition qui méritera longtemps la palme de la calamité absolue en matière de décision politique. Ensuite, les effets de la mondialisation : les pays anciennement industrialisés importent une déflation salariale massive et exportent par nécessité gestionnaire leurs centres de production dans les régions à bas coût de main d'oeuvre.
En un mot, la situation présente est sans issue identifiable pour quiconque, ce qui provoque sans doute le sentiment généralisé de désenchantement. Et c'est peut-être aussi pourquoi un discours aussi scrupuleusement démagogique que celui de Madame Royal peut réunir une écoute aussi favorable : l'opinion semble vouloir calmer ses angoisses existentielles par des doses massives de morphine rhétorique. Encore que, reconnaissons-le, un autre facteur doive entrer en ligne de compte : Ségolène Royal aurait-elle eu la même audience si elle se fût appelée Janine Roturier ? On peut raisonnablement supposer que les avantages comparatifs d'une personnalité politique ne sont pas entièrement contenus dans son programme...
Habile consensus à la BdF
En attendant que le futur président ne perde son latin devant l'ampleur de la tâche, et le public ses dernières illusions, le gouvernement en titre poursuit patiemment le traitement homéopathique des maux incurables de notre société.
Au rang desquels se situe, en bonne place, la question des retraites. D'autres pays ont apparemment découvert des méthodes radicales pour limiter la charge des pensions de ses ex-agents, officiellement ou secrètement en disgrâce : dans cet objectif, la Russie aurait choisi d'épuiser son stock de polonium 210, et le peu d'affection que suscitent ses services spéciaux, par la même occasion. Chez nous, ce sont les régimes spéciaux (de retraite, s'entend) qui s'acheminent doucement vers des réformes jugées encore inimaginables voilà peu, au vu de la mobilisation que suscitait alors tout projet d'amendement. Depuis lors, l'état d'esprit s'est manifestement transformé, au sein d'entreprises qui ont sédimenté des avantages difficilement défendables aujourd'hui. Surtout face aux salariés du secteur privé, qui ont déjà commencé à égrener le chapelet des sacrifices. En foi de quoi devrait-on bientôt voir discutées les conditions de départ à la retraite des cheminots et des postiers ce sera douloureux, n'en doutons pas, mais on y viendra.
D'ores et déjà, les salariés de la Banque de France ont accepté, dans leur écrasante majorité, le projet de réforme présenté par le Gouverneur Christian Noyer, consistant à aligner leur régime de retraite sur celui de la fonction publique et non sur le régime général, comme l'ambitionnait Bercy, qui lorgnait au passage une « soulte » généreuse.
Au lieu de cela, l'institution ayant en contrepartie accepté de garantir le niveau des pensions, il lui faudra compléter les provisions déjà constituées à cet effet, ce qui aura pour première conséquence de minorer le dividende de l'Etat.
Si donc la réforme est entérinée, le contribuable n'en tirera rien de particulier. Mais il n'a rien à négocier, lui, contrairement aux salariés de la BdF, dont le statut, en activité ou en retraite, fait pâlir d'envie tous leurs homologues de la fonction publique. C'est pourquoi le Gouverneur Noyer, qui n'est pourtant pas passé par le Quai d'Orsay, a su convaincre ses salariés de la nécessité de faire profil bas : en dépit de la réduction des effectifs sur les dernières années, leur nombre demeure très supérieur à celui de leurs homologues européens, ainsi que leur niveau moyen de rémunération. `
Et comme la Banque a toujours eu les moyens de mener une « politique sociale » en pointe, le comité d'entreprise de la maison est richement doté. Jusqu'au restaurant d'entreprise, qui occupe un splendide immeuble parisien et qui avalerait près de 30 millions d'euros de budget. Le chroniqueur regrette de n'y avoir jamais été invité : on y mange probablement mieux qu'au Sénat, l'une des meilleures tables parisiennes.
C'est sans doute pour toutes ces raisons que les syndicats ont préféré éviter qu'à l'avenir, quelque ministre impécunieux, en quête de cagnotte, ne soit tenté de faire disperser du polonium 210 sous les ors patinés de leur auguste maison ...
Jean-Jacques JUGIE
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