Au terme d'une procédure remarquable par sa rapidité et son efficacité, l'Etat se désengage dans d'excellentes conditions du dossier Crédit Lyonnais. Et les prétendants historiques se font distancer par un nouvel arrivant, BNP-Paribas. L'affaire n'est pour autant pas close. La bagarre pour le contrôle ne fait que commencer.
Au moment où les agriculteurs mettaient un terme à leur agitation, sous la promesse que l'Etat se montrerait enfin diligent pour «réprimer les pratiques abusives de la grande distribution» à leur égard (personne n'a parlé desdites pratiques : on suppose qu'elles sont tellement abusives qu'il vaut mieux les tenir secrètes) ; au moment où la plupart des routiers rentraient gentiment dans leurs foyers après avoir bouchonné certains axes stratégiques, on aurait pu penser que les membres du gouvernement allaient tranquillement achever leur week-end devant la télévision, sous réserve de trouver une chaîne qui ne fût pas en grève. Que nenni. Certains d'entre eux, au moins, sont restés l'arme au pied, et ont mené une opération qui a surpris par sa rapidité et son habileté : la mise aux enchères des derniers titres détenus par l'Etat dans le Crédit Lyonnais, cette banque chère au coeur des contribuables français - vu le prix qu'a coûté son sauvetage.
Voilà un bon moment que les principaux intéressés au dossier, jouaient au chat et à la souris avec les pouvoirs publics, devant le Président Peyrelevade dans le rôle d'un Raminagrobis sans griffes - mais pas sans dialectique paralysante. Bref, la procédure utilisée a obligé tous les candidats, déclarés ou non, à faire une offre.
La Société Générale (SG), avec ses 1,79 milliards d'euros, a été nettement distancée par BNP-Paribas (BNPP), qui s'est engagée à hauteur de 2,2 milliards (presque 50% de prime sur le cours précédemment coté).
Avec son modeste 1,67 milliard d'euros, le Crédit Agricole (CA) a fait preuve d'une extrême timidité qui lui sera sans doute reprochée en interne ; encore que la Bourse, dès la reprise des cotations après l'annonce de l'événement, a plutôt valorisé les banques évincées et sanctionné BNPP au motif qu'elle se serait montrée trop généreuse... Hélas pour le président Pébereau, il n'avait pas, dans le staff de ses concurrentes, les espions qui lui auraient permis d'économiser quelques centaines de millions...
Joli coup des Finances
Notre ministre des Finances, qui a été jusqu'à maintenant passablement chahuté pour l'imprudence et la trop grande lisibilité de ses propos, a fait preuve dans l'opération d'un sens subtil de la stratégie financière. Pour que le secret ait été aussi bien gardé, il faut supposer que la décision a été prise en un temps record.
Finalement, Francis Mer et Michel Pebereau, chacun dans leur partie, ont agi dans l'urgence avec un remarquable sang-froid.
Il ne manque pas d'intérêt de lire les nombreux commentaires d'analystes qui ont suivi l'opération. Une grande majorité d'entre eux déplore le «prix élevé» payé par BNPP pour un fonds de commerce qui représente quand même 5% de la banque de détail en France, ce qui n'est pas tout à fait nul, dans un marché qui est complètement mature - c'est-à-dire que l'acquisition de nouveaux clients génère des coûts très élevés, avec des résultats aléatoires.
Les mêmes n'hésitent pas à se gausser des candidats malchanceux, et déplorent que pour une affaire de cette importance, et le potentiel qu'elle recèle, tant CA que SG sont coupables d'avoir «joué petit bras». Tout cela n'est pas très cohérent, sauf à refuser à BNPP les intentions qu'ils trouvent normales pour ses challengers, à savoir la tentative de prise de contrôle du dernier établissement totalement privatisé.
Ce sont les Anglais, par le canal du Financial Times, qui ont mis les premiers le doigt sur la stratégie probable de BNPP, celle en tout cas qui est justifiée par le prix proposé - suffisamment élevé pour éviter le risque d'être évincé.
Le feuilleton commence
Bien que le président Pébereau se défende de l'intention de monter au capital du Lyonnais - il ne va évidemment pas annoncer benoîtement la couleur - la probabilité est élevée qu'il poursuive bel et bien l'objectif de contrôler la banque cible.
Ce qui justifie la «prime d'assurance» acquittée d'emblée : les opportunités de croissance externe deviennent maintenant tellement rares qu'il est nécessaire de raisonner à long terme. Offrir une prime de 50% sur la valeur cotée n'a rien d'extravagant en période de basses, voire de très basses eaux boursières.
De toutes façons, s'il s'agit de poursuivre la montée au capital, il en coûtera davantage que le simple prix coté à la veille de l'opération. Le Groupement d'actionnaires partenaires (GAP), créé à l'initiative des pouvoirs publics en juillet 1999, visait à assurer la paix entre les principaux actionnaires du Lyonnais et préparer à terme (juillet 2003) un adossement définitif... au Crédit Agricole.
Depuis, les différents acteurs sont un peu plus libres de leurs mouvements, en tout cas pour acheter du papier (ils doivent proposer leurs titres aux autres membres en cas de vente).
Il est donc tout à fait vraisemblable que le dossier Lyonnais n'attendra pas le terme officiel du GAP, en juillet prochain, pour évoluer.
Reste à savoir comment sera appliquée la règle en son temps posée par la Banque de France, imposant une concertation avant la prise de contrôle de toute banque commerciale française.
Compte tenu du contexte dans lequel l'opération s'est construite, il est permis de penser que la concertation avec les challengers évincés, et Peyrelevade lui-même, ne sera pas très aisée. Le feuilleton ne fait que commencer.
Jean-Jacques JUGIE
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