En France, la masse salariale a été multipliée par 2,5 depuis 1970. Mais le salaire moyen n'a augmenté que de 80%. Plusieurs études et rapports vont tenter d'exorciser le « malaise sur les revenus ». Et sans doute corroborer les allégations d'Arlette Laguiller : le capital tire une part excessive de la richesse produite.
Ce n'est pas seulement parce que des élections se profilent, et que les candidats doivent affiner leur programme, que se repose la question de la répartition de la valeur ajoutée produite par l'activité, et donc de la part dévolue aux salaires. Il s'agit de la base même de la réflexion économique, dont le champ d'investigation est tout entier contenu dans la création et la répartition des richesses. Le sujet retrouve une actualité à la veille de la « Conférence sur les revenus et l'emploi », programmée au mois de décembre prochain, sur le thème des faiblesses de la productivité française et les conséquences de l'internationalisation notamment ses effets sur la dispersion des revenus, que l'on continue d'appeler les « inégalités ». Plusieurs publications sont venues éclairer la situation. En particulier, la récente enquête sur les «revenus fiscaux », réalisée par l'Insee, met en lumière une réalité dérangeante : le revenu médian des Français s'élevait, en 2004, à 15 766 euros, c'est-à-dire que la moitié de la population gagne moins que ce montant, le revenu moyen s'élevant à la même époque à 18 030 euros. Ce qui est plus préoccupant encore, c'est que la progression des salaires a été limitée à 0,6% par an, en moyenne, entre 1998 et 2004. Et les années 2003 et 2004 font même apparaître une régression des revenus nominaux moyens très faible, certes, mais régression tout de même. Situation que le Premier ministre, Dominique de Villepin, a, il y a peu, qualifiée de « malaise sur les revenus ».
Pourtant, qu'il s'agisse de la France ou des Etats-Unis, la masse salariale globale s'est considérablement accrue sur les trente-cinq dernières années, dans une proportion bien supérieure à l'augmentation des populations. Il faut se rendre à cette évidence : les employés et les cadres moyens français subissent une érosion de leurs ressources depuis de nombreuses années, alors que les hautes rémunérations deviennent de plus en plus élevées. Chez nous, les 10% de ménages les plus riches perçoivent presque le quart des revenus (au sens fiscal, donc incluant les produits du patrimoine). Un tableau toutefois beaucoup moins « inégalitaire » qu'aux States, où le dernier centile (les 1% les plus riches) reçoivent 20% de l'ensemble des revenus. Mais il faut bien observer que les emplois dits «de services » y sont nombreux et pas chèrement payés : le salaire minimum y est toujours à 5,15 dollar, soit environ 4 euros selon les parités actuelles. Même les Américains sont conscients de la modicité de ce plancher : les Démocrates proposent de l'augmenter de 50% dans le programme défendu à l'occasion des récentes élections au Congrès. Inutile de préciser qu'un tel projet suscite une levée de boucliers chez de très nombreux employeurs. Dans le même temps, aussi nombreux sont ceux qui, chez nous, combattent avec la dernière énergie le prix du smic, considéré comme absurdement élevé, et responsable d'une partie du sous-emploi des personnels non-qualifiés...
Le rapport du Cerc
Un rapport a été commandé par Matignon au Cerc (Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale), qui sera publié prochainement. Son président, Jacques Delors, a choisi d'étudier l'évolution des revenus depuis la forte récession de 1993, ce qui permet, selon le rapporteur, de disposer d'un cycle économique complet. On attend donc avec impatience les analyses du Cerc, qui vont au moins confirmer un phénomène aisé à appréhender : la dépréciation, dans les pays dits riches, du travail non spécialisé, très directement imputable à la concurrence des pays émergents notamment la Chine. Au constat de la montée des profits des grandes entreprises, qui ont atteint l'année dernière des records historiques, faut-il en déduire que les salariés sont désormais moins bien lotis que le capital ? Le chef économiste de l'OCDE, Jean-Philippe Cotis, récuse cette hypothèse dans un entretien récent publié par Le Figaro. Selon lui, au long des vingt dernières années, la part des salaires et des profits serait restée à peu près constante dans la richesse produite, tout particulièrement en France, en Angleterre et aux Etats-Unis (exception notable : l'Allemagne, où la part relative des salaires baisse depuis dix ans). Il n'empêche que le salaire réel par tête patine. Selon Jean-Philippe Cotis, cet état de fait résulte chez nous d'une très faible amélioration de la productivité, qui progresserait trois fois moins vite qu'aux Etats-Unis ou dans les pays de l'Europe du Nord (qui présentent pourtant une organisation sociale très différente). Raison invoquée : la mauvaise intégration des nouvelles technologies. Nous serions, comme certains partenaires de la Zone euro, plutôt réfractaires au changement dans les modes de travail. On le croit assez volontiers... Mais une autre bonne raison réside dans l'élargissement considérable de la fourchette des revenus. Les dirigeants et hauts techniciens voient leurs revenus croître dans des proportions que nous avons, dans ces colonnes, déclarées difficilement justifiables dans pas mal de cas (et pourtant les actionnaires acceptent, contraints ou de leur plein gré, ces rémunérations pharaoniques).
Outre l'augmentation du nombre de salariés, l'enflure des super-rémunérations contribue, inévitablement, à gonfler la masse salariale globale. Mais il faut se demander si le pécule du staff d'une grande entreprise ne devrait pas être classé, au moins pour partie, dans la rémunération du capital. Et là, on constaterait sans ambigüité que c'est la finance qui rafle la mise...
Jean-Jacques JUGIE
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