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Selon leur culture, les populations réagissent très différemment aux mêmes phénomènes. Les Américains redoutent la hausse des taux à cause de leurs emprunts ; les Français l’apprécient à cause de leurs placements monétaires. Mais ils partagent avec les Italiens une grande sensibilité au « patriotisme économique ».
Décidément, les Américains ne vivent pas comme leurs cousins du Vieux continent. Voilà peu de temps, ils attendaient fébrilement que leur Banquier central décidât une baisse significative des taux d’intérêt, et ils ont été déçus par la pingrerie de Ben Bernanke : 25 points de base de réduction, alors qu’ils en espéraient le double. Le ménage yankee, dont la dette moyenne pèse aujourd’hui 114% de son revenu disponible (le double d’il y a vingt-cinq ans), est nécessairement très sensible au prix de l’argent, vu qu’il emprunte à taux variable (dont une partie aux taux usuraires des subprime). De la même façon, les investisseurs institutionnels, qui détiennent un gros paquet de bons du Trésor US (à taux fixe), enregistrent une moins-value sur leurs actifs quand les taux montent, et une moindre valorisation quand les taux ne baissent que mollement. Et puis, bien entendu, l’économie tout entière – tant les secteurs de la production que de la finance – préfère disposer de ressources bon marché : mais c’est également le cas partout ailleurs sur la planète. En tout cas, du point de vue du quidam texan ou new-yorkais, l’argent bon marché est le carburant indispensable de l’american way of life, qui exige un niveau de consommation (très) élevé. Il est également question de la cherté des taux d’intérêt dans notre pays, convenons-en. Mais ce sont les milieux d’affaires, ou les hommes politiques, qui apostrophent la Banque centrale européenne, avec plus ou moins de tact et de courtoisie, pour l’enjoindre de rendre l’argent meilleur marché et plus abondant, et de favoriser accessoirement la dépréciation de l’euro par rapport aux grandes devises concurrentes (pour favoriser nos exportations). On sait ce que répond régulièrement Jean-Claude Trichet, sur un ton à peine plus amène : la Banque fait ce qu’elle doit faire pour prévenir l’inflation des prix, sa première mission, et les Etats n’ont qu’à mieux gérer pour mériter une politique monétaire plus souple que ce qu’elle est déjà (et il est vrai que la BCE se montre encore « accommodante »).
Le débat sur ce sujet ne sera probablement jamais clos, mais il est vrai que notre Banque, contrairement à ses homologues américaine et britannique, n’a pas pour vocation statutaire de soutenir l’activité, même si ce thème ne lui est évidemment pas indifférent. Dans tous les cas, le prix du crédit ne fait pas vraiment, chez nous, l’objet des discussions du Café du Commerce : l’argent est encore plutôt bon marché (sous réserve que les banquiers veuillent bien le lâcher…). En revanche, il est un taux qui ne va pas manquer de faire débat : celui de la rémunération du Livret A de l’Ecureuil (et ses homologues à La Poste et au Crédit Mutuel), ainsi que celui du Livret de Développement Durable (LDD, anciennement Codévi). Car avec le mode de fixation automatique de ce taux, arrêté au début 2004 par le gouvernement Raffarin dans le but de « dépolitiser » la question, les 46 millions de titulaires d’un Livret devraient recevoir de belles étrennes en février prochain. A cause d’une situation un peu exceptionnelle sur le marché des taux (le prix du trois mois, qui est la référence de la formule magique, est anormalement élevé par rapport au jour le jour) et d’une tendance à la remontée de l’inflation, la rémunération du Livret chéri des Français pourrait monter à… 3,75%, net d’impôt. Pour de l’argent disponible, ce n’est pas mal du tout, et pourrait méchamment concurrencer les autres placements financiers, qui exigent l’acceptation de contraintes plus lourdes, et une prise de risque sensible, pour ambitionner un rendement (net) supérieur. Au lieu de travailler plus pour gagner davantage, nous allons être tentés de nous enrichir en dormant sur nos multiples livrets gonflés à bloc… Voilà qui distingue l’Américain du Français : le premier est une cigale industrieuse, le second une fourmi dilettante.
Nationalisme syndical
Si les comportements procèdent d’une culture diamétralement opposée des deux côtés de l’Atlantique, ils se révèlent très voisins des deux côtés des Alpes. On se souvient du tollé que soulevèrent récemment les tentatives d’OPA sur les grandes sociétés françaises – qu’elles aient ou non abouti. Au nom du patriotisme économique, les visées de l’Italien Enel sur Suez, en particulier, furent dénoncées comme une insupportable agression « étrangère ». Aujourd’hui, les ténors italiens de la politique et des affaires unissent leurs voix pour conspuer l’offre d’Air France sur la compagnie Alitalia, fleuron décati de feues les grandes entreprises transalpines. Le Directeur général de la banque Intesa Sanpaolo, alliée à un concurrent italien de l’offre française, estime que la vente d’Alitalia à Air France serait un « renoncement », et un aveu : « nous l’avons mal gérée pendant longtemps, maintenant jetons-la ». On ne voudrait pas fâcher nos excellents voisins, dont les ancêtres ont eu la bienveillance de nous coloniser et de nous apporter leur civilisation raffinée. Mais si la Compagnie italienne est aujourd’hui dans la mélasse, c’est bel et bien qu’elle n’a pas su se débarrasser à temps des lourdeurs assassines de la gestion publique, où les syndicats avaient autant de pouvoir que le staff – sinon davantage. Leurs réactions sont du reste symptomatiques : « Si Alitalia devait aller à un transporteur aérien étranger, nous serions le seul pays européen important à ne pas avoir de compagnie nationale » ont déclaré, dans un lamento commun, les trois principales centrales syndicales. C’est une version partiale de la réalité : l’Italie est aujourd’hui le seul pays « important » à être doté d’une compagnie aérienne publique. Mais plus pour longtemps…
Jean-Jacques JUGIE
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