L'histoire ne manque pas d'épisodes où les énormes enjeux du pétrole ont conduit à des accords inter-Etats surprenants. Dans le cas présent, la chasse au gibier irakien provoque des conflits d'intérêt au sein de l'alliance contre les «forces du Mal«. Tel est en particulier le cas de la Russie.
Que ferait-on sans pétrole ? Une étude du dernier Bulletin financier de la banque Bruxelles Lambert (BBL) cite les propos que tint il y a quelque temps Cheikh Yamani, alors ministre du pétrole en Arabie Saoudite : «L'âge de pierre ne s'est pas terminé par manque de pierre, et l'âge du pétrole ne se terminera pas par manque de pétrole». Sous-entendu : les cours de l'huile précieuse finiront par s'effondrer, en dépit de sa rareté relative croissante, par la forte érosion de la demande. On n'en prend pas vraiment le chemin en ce moment, pour une bonne raison : les énergies de substitution ne font pas l'objet d'une véritable préoccupation collective. Notamment aux Etats-Unis, qui continuent de revendiquer le droit de brûler autant de produits fossiles qu'ils le veulent, quelles qu'en soient les conséquences : la grosse bagnole procède de l'american way of life, et ce dernier est considéré comme sacré par la doctrine officielle. Ensuite, la Chine va rapidement devenir un intervenant majeur sur le marché du pétrole : aujourd'hui, on n'y compte que 3,3 véhicules pour 1.000 habitants, contre environ 500 en Europe. Au rythme de la croissance de ce pays, qui surpasse très largement celui des Occidentaux, le parc va nécessairement exploser, et entraîner la consommation appropriée de carburants. Il est permis de supposer que l'utilisation du gaz liquéfié, dont les ressources sont plus abondantes et la combustion moins polluante, finira par prendre des parts de marché plus significatives qu'aujourd'hui. Il est également permis de penser que le véhicule à hydrogène, déjà à l'état de prototype, entrera dans quelques années en cycle de production industrielle. Mais l'effondrement de la demande de pétrole n'est pas pour demain : selon les projections des organismes spécialisés, cités par BBL, l'énergie fossile devrait encore représenter 90% de la consommation d'énergie primaire en 2020, la part du pétrole demeurant stable autour de 40%. Autant dire que les préoccupations liées à l'approvisionnement et au prix de l'or noir ne concernent pas que le court terme.
Toutefois, les pays industrialisés (ou en voie d'industrialisation) n'ont pas vraiment à se préoccuper d'une éventuelle pénurie, mais ont intérêt au contraire à obtenir le pétrole à moindre coût sur le demi-siècle à venir, avant que des énergies de substitution ne deviennent massivement opérationnelles.
Pour les pays producteurs, ils est clair que la rente d'exploitation prendra nécessairement fin un jour, au plus tard lorsque les gisements seront complètement épuisés. Mais elle pourrait cesser bien plus tôt, par l'exploitation massive de sources d'énergie concurrentes. Dans ce contexte, le cas de la Russie est un peu particulier. Reléguée dans le camp des pays en développement, elle possède néanmoins d'importantes réserves de pétrole (7ème rang mondial), dans lesquelles elle prélève hardiment aujourd'hui pour faire face au quotidien. Sa production actuelle (plus de 7 millions de barils/jour) dépasse même celle de l'Arabie Saoudite, sans toutefois atteindre les niveaux d'avant la chute du Mur (plus de 12 millions de barils/jour).
Les tensions au Proche-Orient, qui maintiennent le cours dans l'orbe des 30 dollars, sont donc une bénédiction pour les finances publiques russes, qui sans cela seraient très mal en point.
Quoiqu'en dise Poutine, qui prétend officiellement préférable de vendre davantage à moindre prix pour reconquérir une position dominante, la Russie aurait beaucoup à perdre d'une intervention américaine rapide en Irak, qui écraserait fortement les prix du brut.
Certes, la Russie demeure numéro un pour le gaz naturel (plus de 30% des réserves prouvées), et gros exportateur (notamment vers l'Europe), cela sur un marché en croissance. Mais à court terme, cette place confortable ne contribuera pas à compenser son manque à gagner sur le pétrole, sachant que la capacité de production est limitée par la vétusté des équipements.
Les intérêts financiers de court et moyen termes de la Russie sont-ils susceptibles d'avoir une influence sur l'évolution du dossier irakien ? Le pays a-t-il passé un deal particulier avec les Etats-Unis, qui soit compatible avec les probables marchandages qui ont eu lieu en Europe (les grands Etats concernés étant historiquement confrontés à des conflits d'intérêt en matière pétrolière) ? Il n'est pas très aisé de se faire une opinion en la matière, mais il est pourtant assez clair que la prise de contrôle de l'Irak par l'Amérique (si l'offensive a finalement lieu) n'arrangerait pas vraiment les intérêts immédiats de Poutine. Tant pour les questions financières évoquées plus haut que pour l'influence de la Russie dans cette zone (indépendamment du fait que les compagnies russes sont très présentes en Irak). Pour n'importe quelle matière première, les intérêts des producteurs et des consommateurs sont naturellement contraires. Dans le cas d'espèce, l'objectif du staff de Bush est de ramener le plus vite possible le baril le brut autour de 10 dollars, afin de relancer vigoureusement la croissance mondiale.
Si le pétrole arrivait demain à ce prix, le Kremlin se chaufferait à la bougie...
Jean-Jacques JUGIE
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