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Au vu des plus récentes statistiques américaines, l’évolution des principaux indicateurs vient justifier l’optimisme boursier. Mais n’est-ce pas confondre les effets et les causes ? Car l’amélioration enregistrée est modeste en regard des moyens mobilisés. Et les racines de la crise demeurent intactes, dans l’attente de produire de nouveaux rameaux.
Débuté au son de l’hallali, le cycle boursier 2009 s’est achevé en fanfare triomphale. Selon une conviction bien établie, les Financiers seraient dotés de la capacité d’anticiper l’avenir économique : une sorte d’extra-lucidité qui fait pendant à la « main invisible » d’Adam Smith, celle qui équilibre « le marché » sans que quiconque ait depuis lors réussi à découvrir le truc. Ainsi, en vertu de ce théorème non démontré -ce que les mathématiciens nomment un lemme et que tous les autres appellent une légende-, la remontée vigoureuse du prix des actions préfigurerait le rebond des bénéfices des firmes et donc celui de l’activité en général. En un mot, la reprise tant attendue serait en marche et avec elle, la fin des embarras présents. Les esprits insensibles à la magie d’un Harry Potter des marchés, distribuant une grâce divinatoire à ses opérateurs, constatent que la hausse des actions résulte d’abord de la pression des acheteurs, qui traduit ordinairement l’abondance des liquidités. Il faut bien admettre que le retour à l’optimisme des Bourses a coïncidé avec la mise en place des « plans » de soutien pharaoniques de la part des Etats et des banques centrales, qui ont libéré des torrents de liquidités, principalement sur le système financier. La nature n’est pas la seule à avoir horreur du vide : si vous confiez des monceaux d’argent aux banquiers, quasi-gratuitement de surcroît, nul doute qu’ils se hâteront d’en faire le meilleur usage possible. Le plus rentable possible, s’entend. Faute d’avoir pu, ou voulu, affecter ces ressources à l’économie productive, dont les signes de fragilité étaient évidents, le seul emploi possible a été la spéculation et le financement, direct ou indirect, des déficits publics. Si l’on donne quelque crédit à la thèse des facultés d’anticipation, il faut donc penser que les entreprises et les Etats sont les modèles de la prospérité future -un pari ambitieux, convenons-en. Laissons provisoirement de côté les finances publiques, dont la détérioration est aussi prévisible que la révolution des planètes, pour nous concentrer sur l’économie dite réelle, celle que l’on mesure à l’aide du PIB. Eh bien, il faut le reconnaître : les grands indicateurs donnent le signal… d’une sortie de crise, validant ainsi, ex post, le principe d’une valorisation du cours des actions.
Indicateurs contrastés
Sur la base des statistiques américaines, qui demeurent les plus importantes pour préjuger de la santé du monde, on observe en effet la convergence de facteurs positifs. D’abord, la consommation des ménages : après son grand plongeon initié à la mi-2008, la tendance s’est récemment inversée. Certes, le rebond n’est pas très vigoureux, mais il est nettement perceptible. Ensuite, l’évolution des ISM (Institut of Supply Management), des indices qui mesurent les perspectives des entreprises (carnets de commandes, production, stocks, emploi, délais de livraison) : que ce soit dans le secteur manufacturier ou dans les services, ces indicateurs ont cessé de se dégrader et sont revenus juste au-dessus de la zone « neutre ». L’amélioration est modeste, convenons-en, mais elle témoigne de la fin du stress dans les milieux professionnels. Les taux d’intérêt, enfin : l’écart entre taux longs (10 ans) et taux courts (6 mois) dépasse désormais 3 points. Sur la base des observations historiques, un tel «spread» est généralement annonciateur d’un déploiement de l’activité. Il faut toutefois tempérer ce jugement : le prix de l’argent à court terme est maintenu à un niveau artificiellement bas par la politique agressive de la Banque fédérale, ce qui fausse sans doute la pertinence de l’indicateur. Sur le segment de l’emploi, les optimistes observent que les demandes initiales d’allocations de chômage sont en net reflux sur les derniers mois de 2009, ce qui annonce ordinairement la fin de la récession (arrêt des licenciements). Les pessimistes notent que le taux global de sans-emploi ne cesse d’augmenter, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune reprise de l’embauche. Il faut toutefois apprécier ces indicateurs avec prudence : on sait que l’offre d’emplois supplémentaires accompagne la reprise, mais n’en constitue pas un indicateur avancé. Quoi qu’il en soit, c’est cette batterie de statistiques qui justifie aujourd’hui la confiance dans la reprise américaine et l’optimisme boursier. Des arguments objectivement fragiles : par la modicité du rebond, d’abord ; par le caractère factice de certains indicateurs (les taux, résultant du forcing de la Fed) ; par les doutes légitimes sur la fiabilité d’autres indices (ISM ou emploi), eu égard aux mauvaises habitudes que les pouvoirs publics ont adoptées dans le maquillage des chiffres officiels. Face à cela, les principaux facteurs de la crise demeurent entiers. Le marasme de l’immobilier se poursuit dans le secteur résidentiel et s’étend au commercial ; les banques sont toujours gavées de leur toxines, pudiquement planquées sous les tapis ; le crédit reste atone et l’épargne des ménages augmente, pénalisant la consommation. Dans le même temps, les déficits publics ont littéralement explosé : cela signifie que pour obtenir un semblant d’amélioration, on a mobilisé des armes d’intervention massive qui ne sont pas réutilisables. En foi de quoi, est-il permis de douter du bien-fondé des anticipations boursières, et s’attendre à ce que le principe de réalité vienne corriger la surévaluation outrancière du cours des titres.
Jean-Jacques JUGIE
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