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Caprices de la nature et inconséquence humaine se conjuguent pour générer des catastrophes. Qui déclenchent d’émouvants mouvements de solidarité. Mais les réactions des Etats, face aux désordres économiques et aux cataclysmes naturels, sont suspectes d’arrière-pensées calculatrices. Voire de pur égoïsme national.
Il semble que dans les moments de grande détresse, économique ou humanitaire, les réflexes de solidarité de l’espèce se renforcent. Tel est bel et bien le phénomène que l’on observe au sein des populations elles-mêmes : en cas de catastrophe naturelle, les dons de toute nature affluent, et nombreux sont ceux qui offrent de participer en personne aux secours. Les Etats accompagnent ordinairement cet élan de solidarité, avec d’autant plus d’allant qu’ils ont, avec les peuples sinistrés, des liens culturels étroits, des échanges commerciaux importants ou les deux à la fois. Pour Haïti, l’un des pays les plus pauvres de la planète, le lien culturel a sans doute été le facteur déterminant pour la France (le français demeure langue officielle, avec le créole haïtien), même si l’histoire commune de ces deux nations est plutôt douloureuse. Cette ancienne colonie française, repeuplée par un afflux massif d’esclaves africains, proclama en 1804 son indépendance, laquelle fut reconnue et acceptée sous Charles X en contrepartie d’un tribut énorme (150 millions de francs-or). Bien que réduite par la suite, cette dette a constitué un boulet écrasant pour plusieurs générations, l’instabilité politique chronique et une succession de régimes ineptes et corrompus ayant achevé de les dépouiller. Ce petit retour en arrière pour rappeler que la France est moralement tenue à l’égard d’Haïti.
Il n’empêche que ce sont les Etats-Unis qui ont déployé à Port-au-Prince l’arsenal le plus lourd, alors que l’Amérique n’a eu, avec le pays, que ses rapports habituels d’ingérence (ostensible ou officieuse) pour installer ou maintenir au pouvoir les personnalités en phase avec l’Oncle Sam (c’est-à-dire soumises à sa volonté). L’entrain américain pour « sécuriser » Haïti sur le mode militaire de l’occupation – le mot n’est pas trop fort – et retarder, ou refuser, l’atterrissage des équipes provenant d’autres nations (dont la France), avec la célèbre délicatesse yankee et une chienlit logistique indescriptible, ne résulte pas d’un soudain prurit de compassion. Mais du calcul : sous l’angle stratégique, d’abord, le Pentagone étant obsédé par ses ancrages dans le périmètre de l’Amérique latine ; sous l’angle du business, ensuite : un tel déploiement génère de grosses affaires pour les firmes US, qui seront payées partiellement par le contribuable américain et pour le solde par… le monde entier ; sous l’angle de l’image, enfin, visant à accréditer le profil hollywoodien d’une puissance généreuse. Et puis Haïti dispose toujours de richesses minières convoitées : tout n’a pas été pillé. Bref, sans vouloir la déprécier, il convient de tempérer la fibre humanitaire des dirigeants concernés par des considérations un peu plus épicières…
Repli sur soi
Dans le processus de récession en cours, qui se soldera, à notre avis déjà exprimé ici, par une cruelle dépression, chaque Etat tente de trouver à l’étranger des débouchés pour compenser la débilité de sa consommation intérieure. L’ennui, c’est que tout le monde fait la même chose au même moment : la concurrence internationale devient tellement âpre que s’exacerbe la tentation de recourir à des moyens ordinairement prohibés. On ne reviendra pas sur l’émergence du protectionnisme, pour avoir déjà largement critiqué l’inanité du libre-échangisme intégriste, mettant en concurrence des produits fabriqués à des conditions de prix de revient assassins, eu égard aux pratiques salariales (en Chine et en Inde, en particulier). Pourtant, dans leurs différents sommets du G20, les grandes nations ont proclamé leur attachement indéfectible au marché sans entraves. C’est donc avec une certaine surprise que l’on observe la montée en puissance de la traque fiscale des capitaux « offshore », de la part de pays qui cajolent discrètement les portefeuilles étrangers, mais se courroucent de l’évasion des actifs de leurs concitoyens. Le Canada est le dernier en date à lancer une offensive musclée contre… la Suisse, sur le modèle adopté par son voisin américain. A ce rythme de dynamitage, les banquiers helvètes seront bientôt contraints à louer leurs coffres aux fabricants de fromage.
En France, c’est maintenant au tour de Renault, dont le pays est toujours actionnaire, de subir les foudres élyséennes, le constructeur automobile ayant manifesté son intention de fabriquer la prochaine « Clio » en… Turquie. Après avoir bénéficié des aides directes et indirectes de l’Etat français, il faut admettre que le procédé est inélégant, bien que parfaitement conforme à la logique industrielle et aux directives bruxelloises, lesquelles démontrent pour l’occasion leur affligeante incohérence. L’incident est loin d’être clos, on s’en doute. Et il faut s’attendre à la multiplication d’affaires de même nature, qui pourraient aboutir à des décisions vigoureuses. Comme celle dont le président vénézuélien menace la chaîne Exito, filiale du groupe français Casino : l’expropriation pure et simple, au motif que le distributeur spéculerait sur les prix, à la faveur de la récente dévaluation du bolivar. Certes, Chavez ne fait pas mystère de ses préventions à l’égard du capitalisme, liées à sa sincère détestation des Etats-Unis, lesquels ne cachent pas vraiment leur intention de lui faire la peau. Certes, rares sont aujourd’hui les Chefs d’Etat suspects de convictions socialistes aussi robustes que celles du président Chavez. Mais les rigueurs qui se profilent à l’horizon pourraient bien inciter nos dirigeants à apostasier le dogme dominant et à embrasser des hérésies partageuses. Des déchirements idéologiques en perspective…
Jean-Jacques JUGIE
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