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Au sein de la drôle de crise que nous traversons, domine l’impression lancinante que les autorités ne savent pas où donner de la tête. Il en résulte un chapelet de déclarations faussement fracassantes et un brouet de décisions contradictoires qui ne viennent pas étayer l’optimisme affiché.
On ne voudrait pas se montrer exagérément sceptique, ni outrageusement médisant, mais il semble que le discours officiel, dans la plupart des grands pays, perde maintenant toute cohérence. Un exemple : dans un accès de repentir, le Président américain annonce son intention de mettre Wall Street au pas, par la limitation de la taille des établissements et le strict balisage du périmètre de leurs interventions. Dans le but d’éviter que le risque de faillite ne soit supporté par les déposants et les contribuables, et de laisser aux firmes fautives toute faculté de rejouer leurs martingales explosives. Bon. Sans doute aurait-il été préférable qu’une telle stratégie ait été adoptée plus tôt, en tout cas avant que les caisses publiques n’aient été endettées au-delà du raisonnable, au travers de divers plans de « soutien » ou de « relance ». Mais enfin, selon l’adage, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Seulement voilà : dans le même temps, au constat que la situation financière du pays se dégrade, Obama annonce la programmation d’un plan d’économies budgétaires, duquel seront exclues… la défense et la sécurité nationale. Lesquelles pèsent au moins 30% des 3 500 milliards de dollars (environ) du budget. Parallèlement, les fonds alloués à l’éducation et à la santé seront écornés. Si bien qu’après avoir inondé de fonds publics le secteur financier et l’industrie (automobile, notamment, avec la prime à la casse), le Président « du changement » maintient l’énorme perfusion de l’appareil militaire alors que l’on attendait de lui la réduction des engagements guerriers (sanctionnée prématurément par l’attribution du Nobel de la Paix), et lamine les budgets sociaux qui ont été vigoureusement défendus pendant sa campagne. Bref, personne ne comprend plus rien à cette politique, sinon qu’elle est cahotique. Comme le note un observateur (Robert Kuttner, sur Huffington.post) : « La pire des stratégies pour Obama serait de se comporter en populiste le lundi et le mercredi, et en conciliateur le mardi et le jeudi ». Bien vu. Plus que le témoignage d’une propension à la procrastination, dont Obama serait affligé, selon nombre de commentateurs, cette démarche politique chaloupée trahit peut-être le désir de ne déplaire à personne. Mais elle peut aussi signifier tout simplement que le Président ne sait vraiment pas quoi faire… Quelle que soit la profondeur de leurs convictions ou la sincérité de leur dévouement à l’intérêt général, les hommes d’Etat contemporains sont tous des professionnels de la politique. Des hauts-fonctionnaires de la représentation, en somme, rompus aux finasseries du spectacle électoral et au protocole républicain, mais pas nécessairement préparés au choc des situations inédites, pour ne pas dire désespérées. Là où il faudrait des guides de haute-montagne boucanés, nous n’avons, semble-t-il, que de pimpants moniteurs de ski. Sur le même registre, on a pu assister récemment à la dernière causerie de notre Président, dans laquelle il a de nouveau déployé ses incontestables talents de débatteur, même si ce n’est pas un exploit face à des contradicteurs novices.
Triomphe de la confusion
Quoi qu’il en soit, peut-on tenter de réduire les maux de notre société à ceux de quelques cas particuliers, réputés exemplaires ? Peut-on laisser accroire aux populations que le Président, brandissant l’étendard de sa volonté forcenée, parviendra à terrasser les difficultés présentes ? L’hypothèse est d’autant plus improbable que nous sommes confrontés à une authentique crise de civilisation, qui ne se résoudra pas par de simples imprécations. En foi de quoi, est-il bien imprudent d’annoncer la reprise du marché de l’emploi, alors que les défaillances d’entreprises s’accélèrent, et que les licenciements se multiplient au sein des survivantes. Il est également hasardeux de promettre une issue favorable à la question des retraites, alors que le dossier a été tout juste effleuré en période de vaches grasses : il est maintenant trop tard pour échapper aux sacrifices. Dans le même temps, la Banque centrale européenne, par la voix de son (hypothétique) futur président, martèle la nécessité pour les Etats de revenir à l’équilibre budgétaire, et clame qu’il est hors de question de se porter au secours de la Grèce, menacée de banqueroute. On est désolé pour Axel Weber, mais ses allégations sont doublement risibles. D’abord, parce qu’il est mécaniquement impossible de briguer des finances saines, sauf à provoquer une dépression abyssale. L’équilibre budgétaire était un objectif sensé au temps de la prospérité, et il n’a été atteint nulle part en Europe (en dépit des exhortations de la BCE) ; il est aujourd’hui hors de portée… sans répudiation de la dette. La Grèce n’est pas, il est vrai, un modèle d’orthodoxie en matière de gestion publique ; mais l’Union et la BCE devront quand même lui apporter l’aide nécessaire ou accepter le risque d’une implosion prématurée de l’euro. Entendons-nous bien : il paraît douteux que les monnaies puissent survivre en l’état au formidable surendettement de la planète, puisque les autorités (politiques et monétaires) ont refusé de reconnaître le caractère irrécouvrable d’une bonne partie de cette dette. On y viendra pourtant, un jour ou l’autre, et sans doute dans la douleur. Les autorités sauront alors ce qu’elles ont à faire : rebâtir un système monétaire sur les cendres de l’ancien.
Jean-Jacques JUGIE
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