Les premières statistiques de l’année le démontrent : la France n’échappe pas à une forte réduction de la dépense des ménages. Il en résulte que les grandes enseignes, qui captent l’essentiel du marché, sont confrontées à un scénario inédit depuis leur naissance qui pourrait faire des ravages dans une corporation naguère florissante…
Où mettre ses économies en ces temps incertains ? Les banques déploient un empressement fébrile pour aider leurs clients à faire le bon choix, même si ces derniers se montrent de plus en plus suspicieux à l’égard d’organismes qui ont fait preuve d’une moralité de mère maquerelle et ne semblent pas vouloir s’amender. Mais enfin, comme l’a finement observé le Président Van Rompuy devant le Parlement de Strasbourg, « on a pris des mesures pour aider les institutions financières non pas parce qu’on les aime tellement, mais parce que sans elles, il n’y a pas d’économie ». Il a raison, Herman : qui peut aujourd’hui se passer de ses banques, bien qu’elles lâchent le crédit à la pipette, et qu’il faille produire une bulle du Pape pour retirer quelques pincées de billets de son compte ? Autant donc s’accommoder de ces partenaires imposés et essayer de décrypter l’avenir. Pour ce faire, si vous ne le connaissez pas encore, vous allez devoir découvrir Dalton. Pas Joe, l’irascible benjamin des enfants de Ma Dalton qui empoisonne la vie de Lucky Luke, mais John, celui du daltonisme. Cet homme de sciences britannique s’illustra par une pertinente théorie atomique de la matière, longtemps après avoir publié ses Observations et essais météorologiques dans l’indifférence générale. Et pourtant, certaines de ses Observations ne manquaient pas d’à-propos. Notamment celles relatives au cycle de l’activité solaire et sa forte corrélation au climat de notre planète. En témoignage de reconnaissance, ses successeurs ont baptisé « minimum de Dalton » la période s’étalant de 1790 à 1830, caractérisée par une activité solaire très faible et… des grands froids dans l’hémisphère nord. Si l’on s’en tient aux conclusions d’éminents physiciens du soleil lors d’un récent congrès à San Francisco (Sami K. Solanki et Natalie A. Krivova, du Max Planck Institute, ainsi que Luis E. Vieira du CNRS), il faut considérer comme « très probable » que nous soyons entrés dans une période comparable à celle du minimum de Dalton. Cela signifie que pour la résidence de votre retraite future, mieux vaut ne pas écouter les « réchauffistes » qui investissent dans les steppes sibériennes, et préférer la bonne vieille Côte d’Azur pour le confort de vos vieux os. De la même façon, mieux vaut sans doute mettre ses sous dans la fourrure synthétique que dans les maillots de bain vaporeux, dans le cassoulet roboratif que dans la crème glacée allégée, dans les bouillotes électroniques que dans les climatiseurs. Et en tout cas, il est sans doute prudent de prendre ses distances avec la Bourse, vu que contrairement à ses prétentions, elle ne semble pas constituer un indicateur avancé de la situation économique future.
Forte réduction des dépenses
On est en effet en droit de s’étonner du comportement des marchés à la fin du mois de février, soudainement pris d’une bouffée d’inquiétude – selon les analystes – à la publication des premières statistiques de la consommation des ménages et du marché de l’emploi. De telles inquiétudes sont un peu tardives. Pour l’année dernière, les ténors de la grande distribution affichent une baisse sensible de leur chiffre d’affaires, en France en particulier et en Europe en général, et s’avouent tout-à-fait incapables d’établir des prévisions fiables pour l’exercice en cours. Un seul indicateur : les premiers sondages des instituts de conjoncture font état d’une nouvelle baisse sur les deux premiers mois de l’année, mais ce recul annoncé (1,2%) est vraisemblablement optimiste par rapport à la réalité. On s’est laissé dire que la collecte de la TVA enregistre une chute spectaculaire, laissant augurer une forte contraction de l’activité et, probablement, un assèchement des liquidités des entreprises, lesquelles feraient lanterner le Trésor pour mieux honorer leur dette auprès des fournisseurs. Sans surprise, sauf pour le Premier ministre qui anticipe une reprise de l’embauche au deuxième semestre, les licenciements se poursuivent sous l’effet des dégraissages et des faillites. Cela signifie que pour une très large part de la population, le pouvoir d’achat se dégrade sous des perspectives d’avenir peu brillantes. Il en résulte, pour le « panier de la ménagère », une nette baisse du ticket moyen pour les consommateurs les plus modestes : ils se serrent la ceinture. Quant aux clients plus aisés, ils sont maintenant devenus « sensibles au prix », une habitude détestable pour les distributeurs qui sont contraints de multiplier les offres généreuses et ainsi laminer leurs marges. Pour essayer de maintenir une rentabilité qui ne déprime pas l’actionnaire, il faut donc réduire les coûts par les moyens les plus primitifs, au premier rang desquels la suppression d’emplois, c’est-à-dire l’appauvrissement des clients naturels. Le désarroi palpable qui règne au sein des enseignes tend à confirmer ce que l’on a toujours soupçonné dans cette chronique, à savoir que la grande distribution a connu une longue phase de prospérité sans trop savoir pourquoi. Elle a tiré la conclusion hâtive de son aisance que la réussite résultait de son intelligence du commerce. Eh bien, les temps à venir vont lui donner l’occasion de tester la pertinence de ce préjugé. Mais on veut bien prendre le pari que tous les opérateurs ne sortiront pas indemnes des frimas qui s’annoncent dans le commerce.
Jean-Jacques JUGIE
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