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Le mouvement protestataire « Tea Party » pourrait bien dépasser le stade de tempête dans une tasse de thé. Après le revers électoral de son parti dans le Massachusetts, Obama change de cap et se met à l’écoute de l’opinion. En attaquant de front la superbe des banques, il ouvre le front d’une guerre sans merci et potentiellement dévastatrice.
La famille Kennedy aura décidément marqué d’une empreinte forte la vie politique américaine de ces cinquante dernières années. Avec la disparition récente de Ted, frère de l’ancien président John Fitzgerald et de Robert, qui fut sénateur et ministre – tous deux morts assassinés – s’est achevée une saga familiale d’une intensité exceptionnelle. Représentative, jusqu’à la caricature, de la vie politique dans le système américaniste : money, sex and blood. L’argent, le sexe et le sang : les ingrédients d’un roman à succès. Un roman noir. Authentique icône du parti démocrate, Ted Kennedy est mort (de maladie) en août dernier. Pour son remplacement au Sénat, le scrutin récent a promu Scott Brown, promis pour son exploit à la célébrité. Car il est républicain. Bastion démocrate depuis des lustres, le Massachusetts est ainsi passé aux mains de l’adversaire. Mais pire, ce seul siège fait perdre au parti du président Obama la majorité absolue au Sénat. Autant dire que toute réforme d’envergure est désormais promise à l’enterrement, eu égard au fonctionnement parlementaire : grâce au « flibustage » (possibilité d’atermoyer pendant une éternité avant de soumettre un texte au vote), le clan républicain a désormais les moyens de paralyser la Maison-Blanche. La victoire de Scott Brown témoigne, à n’en pas douter, de l’exaspération de l’électorat démocrate devant la… non-politique d’Obama, lui-même élu sur de puissantes aspirations réformatrices. La soumission manifeste à l’ordre ancien du héraut du changement, tant sur le plan de la politique étrangère (Afghanistan, en particulier), que de l’économie (sauvetage éhonté de Wall Street), a sans doute largement contribué à gonfler le mouvement protestataire « Tea Party », apparemment sans lien avec les organisations politiques établies. Ce qui inquiète ces dernières, on s’en doute : la lame de fond populaire peut être interprétée comme un rejet de l’establishment, l’alliance sacrée entre la politique et le business, entre la Chambre de Commerce et celle des Représentants. Il n’est sans doute pas excessif de prétendre que la démocratie à la sauce yankee a conduit à la privatisation quasi-totale de l’Etat fédéral -même la guerre est désormais menée en majorité par des mercenaires, fruit de luttes d’influence musclées et de corruption massive. Ainsi donc, le renflouement sans discernement des banques, et le cynisme éhonté de ces dernières, pourrait bien être la goutte qui fait déborder le vase.
Guerre à Wall Street ?
Le vent du boulet ayant sifflé à ses oreilles avec l’élection au Massachusetts, le président Obama a semble-t-il choisi de renverser la vapeur. Et d’écouter l’opinion publique, s’il veut éviter la déroute de son parti lors des prochaines élections de mi-mandat, en novembre prochain. En foi de quoi a-t-il décidé de museler ces banques trop grosses pour faire faillite, en projetant de leur interdire le trading pour compte propre, c’est-à-dire la spéculation à leur profit exclusif, qui constitue l’essentiel de leur business actuel. Au détriment du financement de l’économie réelle, cela va de soi. Une telle mesure reviendrait, dans les faits, à rétablir le Glass-Steagall Act, ce dispositif adopté après la crise de 29 qui érigeait une barrière entre les banques de dépôt et les banques d’investissement, ces dernières étant seules à pouvoir intervenir sur les marchés avec leurs propres capitaux (et non avec les dépôts des clients, comme aujourd’hui). C’est une façon de prévenir la faillite généralisée du système bancaire : si une banque d’investissement coule, elle ne ruine que ses actionnaires et ses créanciers volontaires – pas les créanciers malgré eux que sont les déposants. A propos des banques, Obama a notamment déclaré : « Si ces gens veulent la bagarre, je suis prêt à la bagarre ». Sauf que ce ne sera pas un simple combat, Monsieur le Président, mais une guerre sans merci : on se doute que Wall Street ne va pas renoncer sans barguigner à son énorme fromage, pour revenir à la petite épicerie bancaire et ses modestes profits. En réponse à l’agression, la Cour Suprême -bastion ultra-droitier de l’establishment- vient de lancer une première salve. Au motif de favoriser l’expression de la diversité des opinions, selon les canons de la Constitution américaine, elle a supprimé les dernières limitations (déjà peu contraignantes) au financement politique par les entreprises. Autant dire clairement que la Chambre de Commerce entend mobiliser ses ressources considérables pour abattre tous les obstacles que la Maison-Blanche pourrait élever contre ses profits. En achetant, avec des moyens accrus, le vote des élus. Ces derniers commencent toutefois à redouter l’odeur de la poudre, car ils tiennent leur fauteuil du choix… des électeurs eux-mêmes. Lesquels viennent de démontrer, avec le remplaçant de Ted Kennedy, que les positions réputées inexpugnables peuvent sauter en un tournemain. Tant que régnait la prospérité (apparente), l’Américain moyen s’accommodait de la corruption institutionnalisée du système, avec l’espoir de l’exploiter lui-même pour gagner un jour l’opulence.
Cette espérance s’est désormais évanouie, devant l’évidence de la capture définitive des sources de richesse par une nouvelle aristocratie du business et de la politique, usant de méthodes mafieuses. On avait en son temps rapporté l’hypothèse de remous sociaux aux Etats-Unis, susceptibles de dégénérer en guerre civile. Apparemment, ce qui se met en place rend un tel scénario de moins en moins improbable.
Jean-Jacques JUGIE
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