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De nouveaux frissons parcourent l’échine de la finance mondiale : l’Islande lui glace les sangs. Le pays est ruiné par ses banques, mais là n’est pas le problème. Cet Etat minuscule pourrait décider de répudier sa dette, en vertu de la supériorité des valeurs démocratiques sur le droit bancaire. Un précédent redoutable pour les créanciers…
«Prédictibilité : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». Chacun se souvient du titre de la conférence fameuse que prononça en 1972 le météorologue Edward Norton Lorenz, devant l’Association américaine pour le progrès des sciences. Lorentz avait posé la première pierre de ce qui allait devenir la « théorie du chaos », lui qui fut probablement le pionnier de la modélisation informatique du climat, grâce aux premiers ordinateurs des années 1960. Il se rendit compte, en cette occasion, qu’une variation infinitésimale des paramètres pouvait influencer considérablement le résultat final. Même si les ordinateurs sont aujourd’hui bien plus puissants, même si le niveau de précision, dans la collecte des données, s’est beaucoup amélioré depuis lors, « l’effet papillon » ne peut toujours pas être corrigé en matière de climatologie. Ne serait-ce que parce que l’on n’a pas encore identifié l’ensemble des facteurs qui contribuent à produire le temps qu’il fait – en supposant que l’on y parvienne un jour. Voilà pourquoi toute prévision dépassant la semaine doit être appréhendée avec prudence et circonspection, ce qui n’est pas vraiment le cas en ce moment, comme vous l’aurez observé… L’activité humaine présente de nombreuses analogies avec la météo, même si la « science économique » prétend avoir percé les secrets de l’homo oeconomicus, ce mystérieux avatar de l’espèce supposé agir rationnellement en toute circonstance, et dont il serait à ce titre possible de prévoir le comportement. Personne ne croit plus à cette chimère depuis longtemps, mais les modèles de prévision continuent de faire comme si de rien n’était. En foi de quoi, s’expose-t-on à de multiples variantes de l’effet papillon, qui viennent régulièrement ridiculiser les pronostics économiques. En vertu de ce constat, que faut-il penser du phénomène islandais ? Voilà un pays minuscule qui fut récemment classé au hit parade des vedettes du PIB par habitant ; un pays très en avance sur ses pairs quant au respect de l’environnement, grâce au recours massif aux énergies renouvelables (notamment la géothermie) ; un pays soudainement acculé à la banqueroute pour avoir malencontreusement choisi de se spécialiser dans les « services financiers », autrement dit dans les martingales sulfureuses qui ont produit les brillants résultats que l’on connaît. Il n’y a pas si longtemps, l’Islande était un pays d’humbles pêcheurs, visité par quelques poignées de crapahuteurs impénitents. Si le tourisme demeure, la pêche est devenue une activité marginale, et il ne reste, dans les filets des banques, qu’un paquet de dettes, certes anecdotique (3,5 milliards d’euros environ) face aux pertes qu’ont subies les institutions financières du monde entier, mais énorme en regard de la production nationale. Et c’est là que les choses se compliquent… En temps ordinaire s’applique une règle immémoriale aux questions d’argent, selon laquelle les pauvres ont toujours tort.
Défaillance souveraine ?
Ainsi donc, un petit pays décavé se fait étrangler par ses créanciers, qui le dépouillent sans vergogne de ses richesses, présentes et à venir, et lui infligent des traites qui le laissent à genoux pour plusieurs générations. Cette pénitence est incontournable, sauf à devenir un paria de la «communauté internationale». Au cas d’espèce, les principales banques ayant été nationalisées, c’est l’Etat islandais (donc le contribuable) qui se trouve directement débiteur. Auprès de banques anglaises et hollandaises, qui réclament le remboursement des sommes que leurs déposants autochtones ont perdues dans la tourmente. Grand-prêtre de l’éthique du système financier, le FMI presse le gouvernement islandais d’honorer les arriérés et se montre disposé à lui prêter le montant correspondant. Ce à quoi le Président Olafur Ragnar Grimsson, invoquant la souveraineté populaire dans une démocratie élective, estime qu’il doit consulter ses ouailles avant de les engager dans un tel remboursement, dont les modalités ont pourtant été votées par le Parlement. Il est donc envisagé d’organiser un referendum sur la question dont l’issue ne fait, a priori, aucun doute : les Islandais refuseront de se faire étriller à perpétuité. Si bien que pour 3,5 milliards d’euros (une misère…), nous pourrions assister à la première répudiation délibérée d’une dette souveraine, dans un pays minuscule, certes, mais appartenant jusqu’alors au clan select des nations respectueuses des bons usages internationaux. Ce serait un précédent fâcheux, on s’en doute, car d’autres Etats de la même famille, actuellement à la dérive, pourraient être tentés, eux-aussi, d’invoquer la supériorité des valeurs démocratiques sur les usages bancaires, et ainsi faire un pied-de-nez à leurs créanciers. Avant même que ne surgisse le risque de telles tentations, la seule défaillance intentionnelle de l’Islande -si elle devait se produire- serait de nature à provoquer d’énormes dommages collatéraux. Car elle signifierait que les créances souveraines, aujourd’hui considérées comme la sécurité maximale pour les investisseurs, seraient reléguées au rang de billets de loterie. Les fonds d’Etat sont le socle de la plupart des opérations complexes de l’ingénierie financière ; si une lézarde supplémentaire apparaît dans les fondations, personne ne pourra plus croire à la solidité de l’édifice sur lequel continue de prospérer le système financier. Le battement d’ailes du papillon islandais peut-il provoquer une tornade sur la planète financière ?
J-J. J.
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