Fini le temps où pour se faire comprendre, on appelait un chat un chat. Les ficelles de la rhétorique font un retour en force dans la communication officielle, surtout lorsqu’il s’agit d’argent. Avec un recours massif à l’hyperbole pour exprimer les intentions vertueuses, et un usage immodéré de l’euphémisme pour décrire les faits dérangeants.
Il devient difficile de se faire une idée, même approximative, de la situation financière réelle des institutions ou des entreprises, si l’on s’en tient à la communication officielle. En ces temps de dérives budgétaires pharaoniques, voilà que le ministre concerné se lance dans une croisade (verbale), visant à inscrire dans la Constitution la limitation des déficits publics, sur le modèle de l’Allemagne. Une telle préoccupation l’honore, mais que n’a-t-il pris les devants en préparant les dernières lois de Finances, qui se sont toutes soldées, autant que l’on sache, par des déficits supérieurs aux attentes, le dernier en date ayant même dépassé le triple de son montant prévisionnel ? Veut-il laisser entendre qu’il suffirait d’inscrire un interdit constitutionnel pour faire s’évaporer nos dettes ? Ou faut-il comprendre que, faute d’y être expressément contraint, aucun gouvernement n’aura le courage de remettre de l’ordre dans la maison ? A moins que l’exercice ne soit purement impossible, à l’entendre protester de sa bonne foi : « Depuis près de trois ans maintenant, ce gouvernement a montré qu’il respectait des règles de finances publiques, par exemple le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux, même en pleine crise ». Holà, monsieur le Ministre, il ne suffit pas de respecter « des » règles pour obtenir son brevet de vertu ; il faut les respecter toutes. Le responsable du Budget ne peut se dire irréprochable uniquement parce qu’il verrouille les effectifs de fonctionnaires ; un écologiste ne l’est pas davantage - irréprochable - parce qu’il renonce à balancer ses mégots par la portière de son 4x4. Si l’on ne savait M. Woerth aussi peu suspect d’espièglerie, on pourrait penser qu’il galèje. Si bien que son affirmation, selon laquelle « la France n’est pas en faillite, puisque son déficit est financé », rappelle l’épitaphe de La Palice, occis devant Pavie : un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie… De la même façon, la question des retraites ne cesse de s’enliser dans le « débat », les syndicats continuant de s’opposer à l’allongement des carrières. Une telle position était déjà techniquement indéfendable avant que ne se déclenche la crise ; elle devient aujourd’hui complètement ridicule. Pour avoir refusé de prendre le problème à bras le corps voilà maintenant trente ans, alors qu’il était identifié, et pour avoir continué d’atermoyer depuis lors, on s’expose désormais à la certitude d’un authentique cataclysme, au terme duquel les pensions en service devront être sévèrement écornées, les futures retraites devenant largement hypothétiques. Les chamailleries actuelles sur le sujet relèvent de la persistance déroutante d’un aveuglement inexplicable, laissant accroire que le fonctionnement des régimes peut être préservé, moyennant quelques bricolages mineurs. Hélas, il n’en est rien. Le secteur privé, et notamment les entreprises cotées soumises à des obligations d’information, n’échappent pas à la tentation de l’euphémisme pour décrire leur situation délicate.
Rhétorique et comptabilité
On lit dans le récent communiqué d’une grande banque : « S’agissant des actifs à risque et prenant en compte les signaux contrastés provenant du marché immobilier résidentiel américain au quatrième trimestre, le Groupe a décidé de durcir significativement les hypothèses de valorisation des CDO de RMBS ». Il s’agit, vous l’avez compris, du papier sulfureux résultant de la titrisation (au carré) de la dette hypothécaire américaine. Les périphrases alambiquées méritent traduction : « signaux contrastés » signifie « évolution calamiteuse » ; « durcir significativement les hypothèses de valorisation » signifie « dévaloriser à la tronçonneuse » les actifs concernés. Et pour cause : la Banque annonce que sur le portefeuille en question, seuls 40% des emprunteurs continuent (à ce jour) à honorer leurs remboursements, contre 50% quelques mois plus tôt. A ce rythme de déconfiture, les CDO ne vaudront plus un clou avant la fin de l’année, ce qui nécessitera en conséquence une montagne de dépréciations. Afin d’ajuster son portefeuille et d’extérioriser en France les moins-values latentes, pour des questions d’optimisation fiscale, cette Banque aurait « rapatrié » les titres de l’étranger. Comme si, étant détenus hors de France, leur dépréciation ne pouvait être imputée au résultat consolidé. Là, on doit avouer notre trop faible expertise dans la comptabilité des multinationales, car le processus nous paraît mystérieux. S’agit-il de papier détenu par des filiales ou de positions hors bilan tout-à-coup promises à réintégration ? Le signataire remercie par avance le lecteur susceptible d’éclairer la question. Car faute d’explication circonstanciée, on serait tenté de penser que les comptes des grandes banques sont tenus comme ceux d’un claque de quartier, et que personne ne sait plus à qui sont les actifs et les dettes qui figurent dans les livres - ou n’y figurent pas. On exagère à peine : souvenez-vous de Jean Peyrelevade lorsqu’il prit les rênes du Crédit Lyonnais, au cœur de l’affaire Tapie : il dut interroger une banque américaine partenaire pour savoir si, oui ou non, celle-ci détenait des titres Adidas pour le compte du Lyonnais. Authentique. Mais les trous de mémoire sont sélectifs : vous pouvez toujours aviser votre banquier que vous n’avez pas souvenir de lui avoir emprunté de l’argent. Lui, hélas, ne l’aura probablement pas oublié…
Jean-Jacques JUGIE
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