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Les Echos Judiciaires du 15 mai 2012
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Un bilan 2006 contrasté

Une belle année pour la croissance mondiale, supposée mesurer le bonheur de l'humanité. Laquelle comporte pourtant toujours autant de pauvres. Et le contexte international s'est considérablement assombri durant l'exercice. Heureusement, la France a cette année offert au monde un spectacle réjouissant.

Comment se porte le monde en cette fin d'exercice, par rapport au début de l'année ? Eh bien, entre nous, la situation est plutôt contrastée. Certes, la planète a de nouveau produit cette année un monceau supplémentaire de richesses, avec une croissance toujours phénoménale dans la zone asiatique. La Chine consacre son statut de première usine du monde, de premier fournisseur de l'Amérique et aussi de premier créancier des Yankees : les réserves de la Banque de Chine ont désormais dépassé le cap des 1 000 milliards de dollars. La Chine est également en passe de gagner la palme des récriminations du monde entier : sa monnaie est réputée artificiellement dépréciée, Pékin ne l'ayant réévaluée que dans des proportions homéopathiques. Et dans le même temps, ses besoins ont fait monter en flèche le prix de toutes les matières premières, pas seulement énergétiques, pendant que son mode de production fait chuter la valeur travail dans les pays dits industriels, qui poursuivent à marche forcée leur désindustrialisation.
Dans les pays de l'OCDE, les prix à la consommation sont restés très sages cette année, comme les années précédentes, pour une large part grâce au coût modique des produits chinois. Mais il en résulte quelques dommages collatéraux : un niveau de chômage toujours élevé dans les pays dits riches, dont les populations subissent une érosion du pouvoir d'achat. La grogne sociale devient nettement perceptible dans la plupart des pays européens, même si les velléités contestataires sont contenues par la fragilité du marché de l'emploi. En tout cas, bien que 2006 ait été un très bon cru pour la croissance mondiale, la richesse est toujours aussi mal répartie : plus d'un milliard d'individus s'entassent dans les bidonvilles, dans le dénuement absolu.
Selon des statistiques récentes, la moitié de la population mondiale dispose d'un patrimoine personnel inférieur à 2 200 euros, et il suffit d'aligner un actif net de 45 000 euros pour appartenir au gotha des 10% les plus riches de la planète. A cette aune, la grève de nos postiers ou de nos cheminots fait figure de caprice d'enfants gâtés...
Il n'empêche qu'au sein de l'OMC, le cycle de Doha s'est soldé par un échec, renvoyant aux calendes grecques l'amélioration du sort de l'agriculture des pays pauvres - et renforçant la position des producteurs européens, déjà choyés par le budget communautaire. Ainsi, en dépit des actions constantes de la « Communauté internationale », la pauvreté demeure le statut de la grande majorité des populations du monde. L'année aura toutefois été marquée par l'irruption massive de grands capitalistes dans la sphère caritative : Bill Gates a affecté l'essentiel de sa fortune à sa fondation, et Warren Buffet l'a abondée de la sienne. Il s'est pourtant trouvé quelques pisse-froid pour trouver cette générosité suspecte, ou humiliante pour les bénéficiaires. Selon quoi, en 2006, la mauvaise foi militante n'a rien perdu de son intensité...

Affliction à l'International

Les élections américaines ont fait apparaître une très forte érosion du parti présidentiel, et introduit un fléchissement radical dans la politique étrangère de la Maison-Blanche. Le « faucon » Rumsfeld ayant été sacrifié, reconnaissance officielle est désormais faite que la guerre en Irak ne peut être gagnée, et qu'il faut en conséquence envisager un repli stratégique qui soit le moins piteux possible. La mise en échec de la plus puissante armée du monde n'est pas sans conséquences sur le comportement d'Etats ouvertement hostiles aux Etats-Unis. Au point de rendre crédible la fiction d'Antoine Vitkine (« La tentation de la défaite», Ed. La Martinière), qui appréhende avec des accents prophétiques les effets redoutables du désengagement probable des Etats-Unis de leurs théâtres d'opérations lointaines.
La Corée du Nord a fait la roue cette année, par des tirs nucléaires supposés inquiéter ses (nombreux) ennemis déclarés, la Chine faisant exception. L'Iran a multiplié les actes de provocation, essentiellement verbale, il est vrai. Encore que sa volonté de développer le nucléaire, bien au-delà de ce que lui autorise le traité de non-prolifération qu'il a signé, suscite de légitimes inquiétudes, dans sa zone et au-delà. Au Liban, plus de vingt ans d'efforts de reconstruction ont été anéantis en quelques semaines et le pays s'avère ingouvernable à l'issue du conflit armé, au point que le risque d'une guerre civile ne cesse de prospérer. Ce coin du monde, qui n'est pas si loin de chez nous, est ainsi devenu une véritable poudrière, et le demeurera quand les Américains lèveront le camp. Si la disparition du général Pinochet n'a pas vraiment bouleversé l'Amérique latine, un autre dictateur du voisinage causera probablement plus d'inquiétudes lorsqu'il disparaîtra - s'il n'a pas déjà rendu son âme à Marx. La succession de l'inénarrable Fidel Castro sera délicate à négocier, en dépit de l'ouverture faite aux Américains par son frère Raul. En attendant, le seul bénéfice qu'en ont tiré les Cubains, c'est qu'ils échappent aux discours-fleuves du Lider Maximo.

Vaudeville en France

Heureusement, dans ce concert international inquiétant, notre pays a joué cette année une partition réjouissante. Pour les Etrangers, s'entend. Compte tenu du calendrier électoral, qui a mobilisé l'énergie de tous ceux qui comptent dans le paysage politique (et même de ceux qui ne comptent pas), il en est résulté un activisme forcené, qui s'est à peu près invariablement soldé par un flop étourdissant. Le volontarisme affiché dans la tentative d'instaurer le CPE est parvenu à mobiliser, contre ce projet pourtant défendable, l'immense majorité des jeunes en mal de contestation fédératrice. Le contrat en cause a fini par passer aux oubliettes, mais les dommages collatéraux demeurent. Il y a eu également plusieurs crises de « patriotisme économique » aigu au sein du gouvernement. D'abord pour protéger l'entreprise Arcelor des vues de Mittal, auquel notre ministre des Finances tenta d'inculquer la «grammaire des affaires ». L'Indien apprend manifestement vite la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire et l'analyse financière : Arcelor a été phagocyté, et les rodomontades ministérielles digérées. Une nouvelle crise est apparue avec la tentation de l'Italien Enel d'opérer un raid sur Suez. Il s'agissait sans doute de défendre le patriotisme franco-belge, avant le rattachement de la Wallonie à la République française, et l'on décida de marier en hâte GDF à Suez, au nom d'une flamme prétendument déclarée depuis longtemps. Bien que les bans aient été publiés, la cérémonie a dû être différée. Et pourrait ne pas avoir lieu, à la suite d'une invraisemblable série d'approximations et de négligences qui eussent valu le licenciement à n'importe quel gratte-papier.
Pour couronner le tout, le champion industriel européen, Airbus, se trouvait placé dans une situation délicate, ne pouvant honorer son calendrier prévisionnel de livraisons. Pire, une bonne partie du staff était suspecte d'avoir commis un délit d'initié, en vendant ses titres promis à décrépitude (ce qui s'est produit), et parmi eux le président, placé dans son fauteuil par l'Elysée.
Ainsi donc, en politique, les amitiés sont quelquefois lourdes à assumer. Comme les inimitiés, du reste, si l'on en juge à l'interminable odyssée de l'affaire Clearstream. L'année 2006 aura confirmé les dispositions naturelles de nos politiciens pour la bisbille sauvage, et pour l'hypertrophie de leur ego, qui les privent souvent du sens du ridicule. Et les détournent de toute préoccupation d'intérêt général. Nos éminentes cigales ayant chanté tout l'été de l'exercice qui s'achève, qu'en sera-t-il lorsque viendra la bise glaciale de 2007 ? C'est nous qui risquons d'être fort dépourvus...
Jean-Jacques JUGIE

© Les Echos Judiciaires Girondins - Journal N° 5319 du 29/12/2006. Tout droit révervé.

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