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Les Echos Judiciaires du 12 March 2010
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Alan Greenspan sonne le tocsin

Pour qu'une évidence soit perçue comme telle, il faut semble-t-il qu'une personnalité éminente l'ait publiquement avalisée. Ainsi Alan Greenspan, président de la Banque fédérale américaine, vient de stresser les marchés en leur annonçant que les arbres ne montent pas jusqu'au ciel. Qui l'êut cru ?

Les Japonais sont gens surprenants. Leurs médias viennent de se faire l'écho d'un changement de direction à la tête des Yakuzas, autrement dit la mafia nippone. Le sortant y est décrit comme peu charismatique, mais gestionnaire avisé : il aurait régionalisé l'organisation afin de mieux la protéger des visées de la justice. Quant au nouveau venu, son profil laisse supposer aux observateurs qu'il pourrait bien raviver la guerre des gangs. Finalement, la modification de l'organigramme y est décrite comme celle de n'importe quelle multinationale japonaise. Ce qui signifie manifestement que le pays a accepté de vivre avec une institution mafieuse officielle (et puissante). Dans les autres pays, ce serait plutôt le contraire : les évidences mettent du temps avant d'être considérées comme telles. Voyez le multiple champion cycliste américain Amstrong : personne n'a semble-t-il été étonné, pendant sept années successives, de le voir gravir les cols à la vitesse d'une formule 1, et de le retrouver à l'arrivée aussi pimpant qu'après une bonne sieste. «Je suis navré que vous ne croyiez pas aux miracles », a-t-il déclaré à ceux qui le soupçonnent, à bon droit apparemment, d'avoir pris des petits-déjeuners illégalement survitaminés. Le public a pourtant cru au miracle : celui d'une efficace pharmacopée qui ne laisse (presque) pas de traces lors des analyses... Voilà maintenant qu'une autre évidence vient d'être assimilée par l'opinion et les gouvernements : le pétrole pourrait se révéler durablement onéreux. Non, pas possible ? On sait pourtant, depuis plusieurs générations, que les gisements de pétrole fossile sont voués à l'épuisement. Comme une matière est d'autant plus chère qu'elle est rare, selon les principes élémentaires de l'économie de marché, les prix du brut sont appelés à prospérer mécaniquement. Eh bien, il aura fallu un quadruplement du prix en quatre ans pour que l'on déclare officiellement « la guerre au pétrole cher » - une guerre perdue d'avance, car nous n'avons aucun moyen de faire baisser significativement les cours, sauf à annexer l'Arabie saoudite et la Russie - pas l'Irak : les Américains nous ont devancés....

Le refus des évidences

Mais nous ne sommes pas les seuls à découvrir le mur au moment de la collision. Les marchés financiers américains, et leurs homologues du monde entier, ne se comportent pas différemment, contrairement à leur réputation d'anticiper les mouvements de l'économie. Alors que le patron de la Banque fédérale US, qui tient les rênes depuis presque dix-huit ans, va bientôt prendre sa retraite, il a fait récemment une déclaration qui a glacé le sang des opérateurs, en pronostiquant que le boom de l'immobilier allait « nécessairement » se calmer, qu'il s'ensuivrait un «ralentissement voire une baisse des prix », ainsi qu'une moindre consommation des ménages, puisque ces derniers ont pris l'habitude de boulotter à crédit les plus-values virtuelles de leur patrimoine immobilier. Rien de tout cela ne constitue un scoop : le lecteur régulier de cette chronique en est avisé depuis longtemps, et chacun sait qu'une bulle n'enfle pas indéfiniment. Chacun peut également constater que la bulle immobilière américaine a désormais pris des proportions hallucinantes, que le niveau d'endettement des ménages a pulvérisé son record historique, et que leur épargne résiduelle est nulle. C'est-à-dire que les marges de manoeuvre de l'Américain moyen sont inexistantes face à tout accroissement de ses charges, sauf à se serrer la ceinture (ce à quoi, il n'est pas habitué). Pour autant, nul n'est fondé à souhaiter une cure d'austérité aux Etats-Unis, dès lors que ces derniers sont, et de loin, le premier client du reste du monde.
Convenons-en : le pire n'est jamais certain. Mais enfin, l'acuité de la situation est suffisamment perceptible pour que Greenspan lui-même, qui cherche manifestement à laisser dans l'Histoire l'image d'un gourou irremplaçable, mette les points sur les « i » avec une netteté inhabituelle. Comme s'il tentait par avance de se dédouaner des conséquences prévisibles (et problématiques) de la politique monétaire extrêmement généreuse qu'il a conduite pendant la majeure partie de ses mandats successifs. Alan Greenspan veut faire preuve d'humilité en admettant qu'une Banque fédérale ne peut pas comprendre tous les phénomènes économiques et financiers, et qu'elle peut commettre des erreurs (encore qu'il n'en ait prudemment cité aucune). Sans en faire mention explicitement, il a laissé comprendre que son successeur aurait à faire face à une situation complexe - c'est gentil de sa part de le mettre en garde. Et il doit secrètement espérer que la mèche allumée par lui n'atteindra pas la poudre avant la mi-janvier prochain, date officielle de sa cessation de fonctions. Pour être franc, on souhaite aussi que la bombe n'explose ni avant ni après son départ, et que ni la bulle immobilière, ni la bulle obligataire ne crèveront dans un ciel déjà passablement orageux. Dans un tel cas, les dégâts des précipitations pourraient dépasser en ampleur ceux du cyclone Katrina, et feraient sans doute pas mal de victimes parmi les décavés définitifs. Mais peut-être le Président Bush consultera-t-il Lance Amstrong pour qu'il fasse un miracle...
Jean-Jacques JUGIE

© Les Echos Judiciaires Girondins - Journal N° 5184 du 13/09/2005. Tout droit révervé.

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