La cote de la représentation politique a subi un méchant krach à la fin de l’année dernière. Le grand symposium de Copenhague n’a pas dégagé le consensus qui serait requis pour préserver la planète. Le leadership américain a été ridiculisé sur la scène internationale. Et chez lui, le président Obama dérive vers des récifs redoutables.
Pour les cadeaux traditionnels de la saison, nous n’avons pas été vraiment gâtés cette année. Si l’on adhère à la thèse dominante des climato-alarmistes, le piteux échec du sommet de Copenhague devrait avoir signé l’acte officiel du suicide de l’espèce humaine : la situation, nous dit-on, deviendra bientôt irréversible si des mesures drastiques ne sont pas immédiatement prises contre les émissions de CO2. Puisque tous les dirigeants du monde se disent convaincus de la réalité de l’enjeu, comment expliquer que le sommet en question ait pu déboucher sur un tel fiasco ? Peut-être les Chefs d’Etat ne sont-ils sincères dans leurs croyances climatiques que lorsqu’il s’agit d’utiliser à des fins politiques les frayeurs qu’elles inspirent au pékin. En ces temps de désordres économiques majeurs, le « capitalisme vert » représente en effet une option attrayante pour la reconversion d’un système épuisé par ses excès ; il offre l’opportunité de lever de nouveaux impôts destinés à « sauver l’Humanité », ce qui est un objectif plus vendable à l’opinion que celui de perfuser les banques ; il constitue un moyen de sujétion efficace des pays émergents, ces tigres et autres dragons assez effrontés pour tenter de damer le pion aux nations dites riches, pour peu que l’on parvienne à leur imposer un modèle de production coûteux en technologie écolo – principalement détenue par les Occidentaux. Enfin, pour l’instant… Bref, tout se passe comme si nos autorités avaient apostasié en secret leurs récentes angoisses « réchauffistes » et ranimé leurs immémoriales préoccupations épicières de pouvoir et de domination. Sur ce terrain, les péripéties du sommet ont au moins démontré que les Etats-Unis ne sont plus considérés comme la puissance impériale à laquelle on ne peut s’opposer sans encourir des dommages collatéraux majeurs : la série de camouflets infligés au président Obama démontre que l’Oncle Sam n’a plus l’autorité suffisante pour imposer sa volonté au monde. Il importe peu de s’interroger ici sur la responsabilité de l’échec de Copenhague : chacun des participants l’impute à ceux qui ne sont pas de son avis, ce qui donne beaucoup de coupables potentiels, on s’en doute. Voilà en tout cas l’image de ce que peut être la « gouvernance mondiale » des temps présents (global governance, selon les vœux opiniâtres de la Commission européenne) -ou sa totale irréalité, si l’on préfère, sans être certain qu’il faille s’émouvoir d’une telle situation… Au sein de la « communauté internationale », les principes dits démocratiques démontrent les mêmes limites que dans les Etats-nations où ils sont revendiqués. Nous sommes au cœur d’une crise majeure de la représentation, avec une contestation systématique de la légitimité du pouvoir, partout où il s’exerce. En d’autres termes, commencent à être réunis les ingrédients d’une chienlit généralisée.
L’Etat privatisé
Le deuxième facteur de préoccupation vient, paradoxalement, d’un énorme cadeau que le gouvernement américain à offert à son système financier… le soir de Noël. En relevant le plafond des engagements garantis par l’Etat de ses GSE (Government Sponsored Entities), les célèbres Fannie Mae et Freddie Mac, leaders du financement hypothécaire et champions toutes catégories de l’émission de « subprime ». Leur plafond respectif ayant été relevé à… 900 milliards de dollars, le signal est on ne peut plus clair : l’Etat fédéral s’engage à garantir le financement immobilier américain quoi qu’il arrive, et potentiellement sans limite aucune. Le poids de l’immobilier est à ce point important, dans le fonctionnement de l’économie américaine, que les autorités ne peuvent se résoudre à laisser dériver son prix de marché. Les organismes qui le financent sont maintenant à ce point « trop-gros-pour-faire-faillite » que l’Etat ne peut faire autre chose que les perfuser à perpétuité, jusqu’à leur rédemption ou… à leur trépas. Du reste, l’immobilier n’est pas le seul concerné : la filiale de financement de General Motors (GMAC) va passer sous contrôle fédéral, après injection d’une nouvelle dose massive de fonds publics, Nous avions ici, au début de la crise, pronostiqué que Washington devrait aller jusqu’à nationaliser son secteur bancaire ; tel n’a pas été le cas. Formellement, à tout le moins, en dépit de ce que prétendent les farouches opposants du président Obama, accusé de « socialisme » (pour les mêmes faits, nous dirions chez nous « soviétisme »). Dans les faits, ce qui semble se mettre en place au pays de la libre-entreprise triomphante n’est pas autre chose qu’un capitalisme d’Etat qui pourrait cumuler, d’un point de vue social, les désagréments du capitalisme et ceux du bolchevisme. Une sorte de « pékinisation » à l’envers de la société américaine, cette dernière étant appelée à ressembler de plus en plus à son homologue chinoise. Une société dans laquelle la finance a « privatisé » l’Etat lui-même et se comporte comme la nomenklatura politique de l’Empire du Milieu. Décidément, nous ne sommes pas au bout de nos surprises quant aux développements d’une crise qui déstabilise le système tout entier. Et dont personne ne peut encore prédire si sa capacité de résilience est suffisante pour entamer une mutation viable, sans trop de casse…
Jean-Jacques JUGIE
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