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Il n’est guère étonnant que la France soit souvent taxée d’arrogance et d’outrecuidance, après les déclarations de certaines de ses personnalités. La Suisse a été particulièrement soignée par nos commentateurs vertueux, avec l’affaire Polanski et celle des minarets. Ce qui n’empêche pas Bercy de moraliser le recel afin de traquer l’évasion fiscale…
Notre nation rassemble, au sein de ses élites, la plus forte concentration de vertu disponible sur la planète -une ressource en voie d’épuisement, comme le pétrole. On ne sait exactement à quoi attribuer cette singularité ; il est toutefois probable que l’hérédité en soit la cause, par la magie d’une noblesse d’esprit génétiquement transmissible. Pour avoir été jadis sacrée pays des Lumières, la France continue de se prévaloir d’une faculté exceptionnelle : celle d’éclairer le monde, comme un phare d’Alexandrie qui n’aurait pas subi les outrages du temps. Convenons qu’elle fasse de ce don unique un usage plutôt sélectif, en omettant pudiquement de dénoncer bien des accrocs à la morale universelle et au droit international ; mais notre monde est tellement ténébreux qu’il est humainement impossible de pister et de dénoncer tous les manquements aux valeurs immémoriales de la patrie des Droits de l’Homme. En revanche, nul ne pourra reprocher à nos représentants d’avoir épargné les exactions inqualifiables de la Suisse, tristement célèbre pour le bellicisme outrancier servi par sa puissante armée, pour son régime policier reposant sur le recours systématique à la torture, et pour son arrogance sur la scène internationale, assise sur une expertise inégalée dans la fabrication des fromages et des coffres-forts. Nos élus en général, et nos autorités en particulier, ont ainsi fait preuve d’un courage frisant la témérité en agressant un voisin aussi redoutable. Ainsi, lorsque la Suisse décida d’embastiller un cinéaste au talent justement célébré, au prétexte qu’un petit Etat puritain le poursuivait pour un délit sexuel hors d’âge, le sang de nos élites vertueuses ne fit qu’un tour. Quoi ? La Suisse osait encore une fois abuser de son omnipotence, en invoquant d’obscures lois internationales pour séquestrer un vieil artiste ? Et que savait-on, au juste, des actes incriminés ? Bien qu’elle fût mineure à l’époque des faits, la « victime » semblait étrangement mature, selon les observations pertinentes d’un vidéaste français, à ce titre spécialiste en droit pénal et en morpho-sexologie. Du reste, l’intéressée elle-même avait déclaré renoncer à toute poursuite, témoignage évident de sa mauvaise conscience. Bref, on harcelait injustement un gentil baladin, qui avait été en son temps provoqué par une allumeuse précoce. Le gouvernement suisse offrait ainsi un nouvel exemple d’arbitraire cynique et de tyrannie insupportable.
L’arrogance paie
L’affaire commençait à se diluer dans un oubli pudique quand le peuple suisse tout entier, outrepassant les recommandations de la majorité de ses élus, décida d’interdire chez lui la construction de nouveaux minarets. Ce fut alors un déchaînement : voilà où mène le système de votation, nous dirent en substance d’innombrables moralistes, déduisant du scrutin que les Suisses se prononçaient désormais contre la liberté religieuse. En foi de quoi, devenait-il urgent de s’interroger sur le bien-fondé et sur la licéité de la démocratie directe, dans laquelle chacun peut se prononcer sans tenir compte de l’avis autorisé de ses représentants. Il n’aura échappé à personne que ces commentaires affligés s’appuient sur une finasserie rhétorique appelée synecdoque, consistant à prendre la partie pour le tout. Nul ne songe en Suisse à interdire la construction de mosquées, où se pratique déjà librement l’exercice du culte musulman ; ce qui froisse les autochtones, c’est le caractère ostensible et potentiellement provocateur d’une partie de la mosquée, le minaret, sensiblement équivalent au clocher d’une église. Un coucou géant ne serait pas attentatoire à leur culture ; un minaret haut comme la tour de Babel les dérange, ce qui est parfaitement compréhensible. Les Français sont opportunément protégés d’un tel risque par de rigoureuses règles d’urbanisme. Selon les autorités religieuses concernées, le minaret n’est absolument pas indispensable à la qualification d’une mosquée, d’autant que l’appel à la prière n’est ordinairement pas possible en Occident. Le tollé en cause n’est donc pas seulement une insulte à la souveraineté suisse, c’est aussi un étalage de mauvaise foi – si l’on ose dire. Aussi, la presse helvétique a-t-elle salué avec chaleur la tribune pateline du Président Sarkozy, venue apaiser la vague d’opprobre. Mais on peut se demander si la bénédiction présidentielle n’avait pas pour objet d’atténuer l’impact de l’action de Bercy, contre ceux de ses contribuables ayant logé leurs économies en Suisse. Et identifiés grâce à une liste volée à la banque HSBC par l’un de ses anciens employés. La méthode a évidemment suscité des remous. « Ce qui serait choquant, c’est de ne pas utiliser ces informations. (…) La vraie question, ce n’est pas de savoir comment on obtient les informations, c’est de savoir au fond qui vole qui », a déclaré le ministre Woerth, pour justifier sa démarche. Nul doute qu’il soit du devoir de l’administration fiscale de faire respecter le droit commun ; nul doute qu’il lui faille déployer les moyens appropriés aux difficultés rencontrées. Et donc recourir éventuellement à des procédés peu orthodoxes. Mais que doit-on penser de l’autorité publique lorsqu’elle revendique le droit au recel au nom de ses intérêts épiciers, et qu’elle protège le voleur contre les rigueurs de la justice ? Cela ressemble fort à la restauration de la loi du talion. Celle-là même que les Lumières ont combattue et discréditée. Oublieuse de la parabole de la paille et de la poutre, notre élite morale dénonce le minaret dans l’œil du voisin sans voir la mosquée qui est dans le sien.
Jean-Jacques JUGIE
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