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Les travaux récents de médecins français laissent apparaître d’étranges similitudes dans le comportement de l’adolescent hexagonal et celui du yankee ordinaire. Une immaturité prolongée qui pourrait être responsable des maux présents du Nouveau Monde. Mais il semble que les Américains aspirent désormais à l’âge adulte. Ce sera douloureux.
Les économistes ont-ils une raison de s’intéresser aux travaux des endocrinologues ? En temps ordinaire, pas vraiment. Mais voici l’exception : l’association Rhône-Alpes de cette corporation a récemment organisé un symposium fort instructif, sur le thème « Les ados ont les glandes ». Les parents qui endurent en ce moment la cohabitation avec un mâle de l’espèce adolescente reconnaitront aisément les symptômes rapportés par le quotidien suisse, Le Temps : « Un râle rauque à fréquence aléatoire qui sort de la bouche, une surabondance de cheveux sur la tête obstruant généralement la visibilité, une silhouette en forme de S (genoux pliés, dos avachi, tête pendante) ». Pour les besoins de sa croissance, il peut « avaler quatre pizzas micro-ondées à 17h30 », alors que la vue d’une seule d’entre elles, à n’importe quelle heure, coupe l’appétit au commun des sapiens. Comme « la puberté est une période d’inondation hormonale », selon les propos du professeur Charles Sultan, l’ado est très préoccupé par les questions sexuelles. Bon, jusqu’ici, on demeure en terrain connu. Mais pourquoi l’ado se passionne-t-il pour « Jackass », cette série télévisée (américaine) dont les héros s’attaquent à des défis d’un crétinisme confondant ? Parce que son cerveau n’est pas fini, disent les spécialistes. Avec, en prime, la surdose de testostérone qui accroît l’impulsivité, « vous obtenez un individu prêt à relever des défis consistant à descendre les escaliers de son immeuble en surf ». Ouah ! Autant dire que si vous croyez avoir tout vu avec votre énergumène aux prises avec la puberté, vous risquez de déchanter. L’article s’achève sur une question qui intéresse l’économiste : pourquoi l’ado veut-il généralement aller aux Etats-Unis ? « C’est un mystère pour la science », répond le journaliste, par prudence ou plutôt par ironie. Car il n’y a rien de mystérieux : un pays qui érige le narcissisme en principe philosophique, qui brûle sa testostérone dans des guerres sans motif avouable et dans un affairisme obsessionnel, un pays qui défend des positions délirantes contre le reste du monde, sous l’argument imparable qu’il est l’élu de Dieu, un pays qui considère comme un métèque quiconque ne vit pas sous la bannière étoilée, ce pays-là est incontestablement le paradis rêvé des ados. Faute de disposer de la moindre compétence en endocrinologie, on ne pourra conclure ici que le cerveau des Américains, comme celui des adolescents européens, « n’est pas fini ». Mais enfin, ce pourrait être un intéressant sujet d’étude, si les conclusions permettaient de comprendre pourquoi nos cousins du Nouveau-Monde sont si « différents ».
De la démesure à l’outrance
En tout cas, le contexte actuel semble faire mûrir l’opinion publique américaine et ainsi favoriser son passage à l’âge adulte, au sens où on l’entend dans la vieille Europe. Il faut admettre que les States ont depuis leur naissance accompli des prouesses, l’américanisme ne connaissant pas de frein psychologique à la démesure. C’est au même processus que l’on doit les pyramides égyptiennes, la Muraille de Chine ou le Palais de Versailles, vestiges matériels qui continuent de nous éblouir, dès lors que l’on accepte d’oublier au prix de quelles souffrances ils ont été édifiés. Mais la frontière est ténue entre la démesure et l’outrance, surtout lorsque les options retenues ne se révèlent pas pertinentes à l’aune de l’Histoire. Et qu’elles ne laissent à la postérité que des tours d’argile dans des champs de ruines. Le modèle de l’American way of life a longtemps été porteur d’une impressionnante dynamique aux Etats-Unis et de fortes espérances partout ailleurs dans le monde. Puis de fausses notes sont venues polluer la belle partition, selon le scénario immémorial des passions humaines : les aspirations légitimes à la prospérité ont fait place à l’avidité sans retenue ; le business a adopté des pratiques mafieuses ; le pouvoir politique s’est gravement compromis avec les milieux d’argent au mépris de l’intérêt général -tant sur le plan intérieur qu’international. Reconnaissons-le : ces dérives ne sont pas nouvelles. Mais longtemps, les Américains les ont acceptées comme un moindre mal, convaincus que le système leur permettrait un jour d’accéder plus près du manche que de la cognée. Aujourd’hui, ces illusions sont mortes, au constat de la franche collusion du pouvoir et de « Wall Street », qui récompense le brigandage financier et condamne le pékin à la misère à perpétuité. Un document des services fiscaux US, paru en fin d’année dernière et curieusement exhumé ces derniers jours, met en relief l’enrichissement phénoménal des 400 familles américaines les plus fortunées, sur les quinze dernières années, période pendant laquelle leur imposition moyenne n’a cessé de décliner. Principalement constitué de plus-values, le revenu moyen du club des 400 (presque 100 000 dollars… par jour) relève donc d’opérations en capital, c’est-à-dire de la spéculation. Voilà qui éclaire parfaitement la réalité d’une économie qui ne tire sa substance, depuis de longues années, que du casino aux mains des croupiers de la finance. L’économie réelle, celle qui produit les biens dont les gens ont besoin, a été décimée -ainsi que les emplois qui vont avec : pas assez rentable, tout juste bonne pour les pays en voie de développement. La fin de la puberté promet d’être très orageuse chez l’Oncle Sam…
Jean-Jacques JUGIE
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