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Les Echos Judiciaires du 03 février 2012
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Internet est-il régulable…

Internet bouleverse nos manières de vivre. Mais comment réguler ce nouvel espace ? Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat à l’Economie numérique, tente de poser les bonnes questions.

Le régime politique iranien déstabilisé par une contestation qui se manifeste par des voies électroniques, un mari qui tue sa femme parce qu’elle avait indiqué le statut de « célibataire » sur le réseau social Face Book… La presse regorge de gros titres sur l’Internet. Le plus souvent, des caricatures du réseau émergent : Internet univers de tous les dangers, repère de nazis et de pédophiles, ou, au contraire, monde idyllique où des être humains brusquement vertueux construisent une nouvelle société de culture, de liberté et de gratuité. Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat au développement de l’Economie numérique et à la Prospective, a organisé un débat avec plusieurs spécialistes, pour penser plus sereinement l’avenir de l’Internet, le 25 juin dernier à Paris.

Café du commerce et archive longue durée

Internet constitue un espace public nouveau, qui possède ses propres règles de fonctionnement. « C’est un formidable outil de liberté d’expression. Mais en France, c’est encore un lieu de complément du débat. Il y a encore des gens qui participent au débat public, qui n’y vont pas contrairement aux Etats-Unis, où l’Internet est devenu central», analyse Nicolas Vanbresmeersch, bloggeur de la première heure et auteur de « De la démocratie numérique». C’est également un monde extrêmement complexe, caractérisé par « l’hyper-abondance du débat. On n’est pas dans un espace de même nature que les médias ou la rue, c’est un mélange des deux. Il y a des millions de paroles, qui ont la valeur de la conversation de bistrot, conjuguées à un effet de mémoire qui les rend accessible à tous et longtemps. C’est totalement nouveau », ajoute-t-il.

e-communautés

Autre changement dû à Internet, dans une société où les corps intermédiaires (hommes politiques, syndicats) sont en crise, des communautés nouvelles voient le jour et s’organisent sur le Net. Ainsi, celle qui s’est formée autour de la fondation Nicolas Hulot. « Nous avons commencé à utiliser Internet pour toucher un plus grand public, et pour des raisons écologiques et économiques », explique Cécile Ostria, directrice de la fondation Hulot. Mais les résultats ont été autres. En 2005, en un an, 500 000 internautes se sont engagés dans le « Défi pour la terre », lancé par la fondation : chaque internaute s’engageait à modifier ses gestes quotidiens pour préserver la planète. Au total, la fondation revendique une communauté de 850 000 « amis ». « Ce ne sont pas des adhérents, mais ce sont des gens mobilisés », commente Cécile Ostria. Quel statut pour cette communauté dans l’espace public ? La question demeure ouverte.

La plume à l’heure numérique

La profession de journaliste fait également les frais de ces nouvelles pratiques. En effet, Internet « remet en cause les logiques de statut, en créant de nouveaux mécanismes d’allocation d’autorité », analyse Nicolas Vanbresmeersch. En clair : un internaute bien informé pèse autant que le détenteur d’une carte de presse. Les propos de Bernard Poulet, rédacteur en chef à l’Expansion, ont parfaitement illustré le malaise de la profession. Un texte de Thierry Meyssan, (qui avait soutenu la thèse de la responsabilité américaine dans l’attentat du 11 septembre 2001), s’est ainsi « retrouvé » sur le site internet de son journal, a admis Bernard Poulet. « C’était un texte très intéressant, qui disait qu’en Iran, les agences américaines ont utilisé Twitter, pour créer une intox. Ce n’est pas invraisemblable, mais ce n’est pas prouvé », a commenté Bernard Poulet. Ces technologies permettent de développer « de la communication, non de l’information. L’expertise est une nécessité », a-t-il conclu. Il semble bien, toutefois, que le contenu de cette expertise ait largement évolué. « Nous allons créer un réseau d’amateurs qui nous aide à couvrir l’information », a ainsi expliqué Julien Pain, chargé par la chaine France 24 d’organiser le pôle de diffusion avec l’apport des internautes. Prenant l’exemple de l’Iran, il a souligné la nécessité de savoir « établir des filtres journalistes, pour les messages qui arrivent via twitter, par exemple. Il y a beaucoup de fausses informations, il faut avoir les technologies pour les vérifier ».

Un Etat nouvelle formule ?

Les techniques de gouvernance de l’Etat, elles aussi, sont mises à mal par ce nouvel espace public, qui est, par nature, international. Depuis plusieurs années, le Forum des droits de l’Internet, un organisme public indépendant, fonctionne comme espace de co-régulation, où acteurs privés et publics se concertent pour émettre des recommandations sur le fonctionnement du Net. Isabelle Falque Pierrotin, sa présidente, a prôné pour une poursuite de cette démarche. « Il faut apprendre le collaboratif, qui n’existe pas beaucoup dans le domaine de la production de règles. Il faut changer de méthode, pour mettre les gens autour de la table, dégager des objectifs communs sur les sujets. Mais ce type de fonctionnement n’est pas trop dans la culture française… », a-t-elle noté. L’avocat Alain Bensoussan, lui, a plaidé pour la création de nouveaux droits, ceux de l’homme numérique. En tête, le droit à la « propriété des données personnelles ».

Privés de vie privée ?

La question de la vie privée figure en effet parmi les plus pressantes posées par l’Internet. Le Sénat a d’ailleurs récemment émis un rapport sur « la vie privée à l’heure des mémoires numériques ». Yves Detraigne, sénateur de la Marne (Union centriste) , et auteur du rapport a ainsi souligné le « besoin de concilier des droits qui peuvent apparaitre comme contradictoires ». Pour y parvenir, les sénateurs ont proposé le « droit à l’hétéronymat ». En clair : la possibilité d’intervenir sur Internet sous un pseudonyme, avec une autorité qui serait seule capable d’établir un lien entre le pseudo et l’identité civile de l’individu, par exemple, en cas de saisie du juge. Autre piste dessinée par les sénateurs : sensibiliser les individus aux risques des usages de l’Internet. « Les parents ne sont pas en mesure de fixer des garde-fous. L’école doit intervenir », a expliqué Yves Detraigne.

Des puces très bavardes

Les puces RFID qui font leur entrée renforcent encore l’urgence de la question de la vie privée. Reliées au Net, ces puces vont potentiellement équiper tous les objets qui nous entourent. Elles sont déjà présentes dans le passeport biométrique, mais aussi dans le pass Navigo, qui permet aux Parisiens de circuler dans le métro, ou encore dans les chaines logistiques, pour tracer le parcours des objets. « Elles ont une mémoire qui enregistre et il est possible de faire le lien avec l’identité de la personne qui les porte », explique Michel Alberganti, journaliste, spécialisé dans les puces RFID. Un avenir se dessine, où chaque objet parle de nous. Reste à en définir les règles.


Anne d’AUBREE



© Les Echos Judiciaires Girondins - Journal N° 5589 du 31/07/2009. Tout droit révervé.

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