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Les Echos Judiciaires du 12 March 2010
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De bulle en bulle

A n’en pas douter, le monde change. Au point d’offrir un spectacle inhabituel dans le système financier. La planète croule sous les liquidités ; elle fabrique donc de multiples bulles. Mais ni les Banques centrales, ni les gestionnaires ne semblent s’en inquiéter. La cote de la confiance dans l’avenir atteint des sommets inquiétants…

Vous aimez les bulles ? Alors vous êtes gâtés. Depuis combien de temps évoque-t-on celle qui a affecté le marché immobilier américain ? Depuis combien de temps s’émeut-on de celle qui fait insolemment prospérer les Bourses asiatiques, et notamment les grandes places chinoises ? La réponse est aisée : depuis que les prix sont devenus manifestement injustifiables par les fondamentaux classiques. Pour le logement, il y a un blocage naturel à l’excès : le moment où l’achat devient impossible pour la plupart des candidats.
Chez l’Oncle Sam, la correction est déjà bien engagée, avec son cortège de dommages collatéraux, notamment la destruction du fragile édifice des crédits subprime, ces financements consentis à des emprunteurs impécunieux, et supposés honorablement garantis par une hypothèque. Le tout abondamment « titrisé », sur plusieurs étages, dans des usines à gaz qui accroissent le risque de façon exponentielle. Nettement pressentie par les observateurs depuis pas mal de temps, sans pour autant entamer l’enthousiasme du marché des subprime, l’explosion a fini par se produire. Mais réparer les dégâts aujourd’hui, c’est un peu comme tenter de remettre la pâte dentifrice dans le tube.
Personne ne peut encore mesurer la profondeur du désastre, tout particulièrement dans les comptes des banques. Au point que des Cassandre prédisent une méchante gueule de bois en début d’année prochaine, quand les bilans seront arrêtés, laissant craindre que de nombreux établissements financiers aient perdu leur culotte, et pas seulement quelques boutons de guêtres…
Un signe ne trompe pas : le patron de la Banque Fédérale, Ben Bernanke, a annoncé avoir concocté un plan « visant à revivifier le marché des crédits hypothécaires (…) impliquant Fannie Mae et Freddie Mac, ainsi que des garanties du gouvernement fédéral ». Fannie et Freddie, à ce jour bien plombés par une avalanche de défaillances, bénéficient déjà de garanties fédérales ; cela pourrait donc signifier que le champ desdites garanties va s’accroître, faisant ainsi supporter une part significative du fardeau aux contribuables américains. Ces derniers constituent un gisement de ressources non négligeable : souvenons-nous qu’à la veille de l’entrée en fonction de G.W. Bush, le budget fédéral était excédentaire et tout le monde se demandait comment employer les énormes excédents budgétaires qui étaient alors anticipés sur les années à venir. Grâce aux grossières erreurs d’appréciation des prévisionnistes, à la fièvre dépensière de George W. et à sa guerre contre l’Irak, les montagnes d’excédent se sont depuis lors transformées en abîmes de déficit. Le prochain locataire de la Maison-Blanche sera donc naturellement tenté de rogner les douceurs fiscales que Bush a consenties sans discernement, par rigoureuse fidélité à son programme électoral. Il faudrait toutefois que l’état général de l’économie US, dont un fort ralentissement est prévisible, ne vienne pas contrarier ses probables velléités d’orthodoxie gestionnaire. Si l’on en croit Alan Greenspan (il faut recommander la lecture de son testament en forme de mémoires, qui éclaire vraiment l’esprit de la politique monétaire américaine), les déséquilibres finissent toujours par se résorber d’eux-mêmes, dans les économies soumises au capitalisme de marché.
Si bien qu’il ne faut pas, selon lui, craindre que le dollar soit envoyé au tapis, ni que le système financier américain connaisse la déroute – contre ce risque, la FED serait en mesure de mobiliser des moyens colossaux… Croisons donc les doigts pour que le gourou ne se goure pas.

La Chine plébiscitée

Et les marchés chinois, alors ? Sur les deux années écoulées, les indices ont réalisé un parcours extraordinaire : plus de 200% pour l’indice général, et sur les titres « A » de Shanghai et Shenzhen (accessibles à la fois aux autochtones et aux investisseurs internationaux), la performance dépasse… 470%, en dépit des récentes turbulences. Qui dit mieux ? Bien sûr, il s’agit là d’un marché « de croissance » – la progression générale du PIB chinois est à deux chiffres depuis pas mal d’années ; bien sûr, ces titres se paient au moins trente fois les bénéfices escomptés l’année prochaine (environ le double des ratios actuels sur les grands marchés occidentaux). Mais enfin, rappelons-nous : les valeurs japonaises se traitaient, voilà quelques années, sur la base de multiples bien plus élevés (la suite a été meurtrière, convenons-en).
En revanche, et ce n’est pas la moindre des considérations, les normes comptables chinoises sont à leurs homologues occidentales ce que la plaque de marbre et le burin sont à l’imprimerie laser.
On a pu constater, ces derniers temps, que de grandes sociétés américaines, pourtant soumises à des procédures d’audit sensément rigoureuses, parvenaient à farder leurs comptes comme des arbres de Noël : il est aisé d’imaginer ce qu’il est possible de faire en l’absence de véritable norme comptable. C’est-à-dire que l’on ne peut pas vraiment compter sur la « sincérité » des bilans à venir pour mettre en valeur les motifs rationnels d’une correction des actions chinoises. Et pourtant, le fléchissement de la consommation aux Etats-Unis et en Europe va nécessairement altérer la performance des exportateurs asiatiques, qui ne peuvent pas encore compter sur la dynamique de leur marché intérieur pour opérer la substitution.
Tout le monde est conscient de cette situation, mais les actions chinoises continuent de s’arracher. Pourquoi ? Dans les colonnes du Monde, Christophe Boucher, enseignant et analyste financier, observe que « personne n’est incité à sortir de ce jeu en premier, même si tous savent qu’il se terminera tôt ou tard ».
Jean-Jacques JUGIE

© Les Echos Judiciaires Girondins - Journal N° 5418 du 11/12/2007. Tout droit révervé.

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