Analyses et sondages le confirment : le Français a le spleen. Il est résigné à subir le « déclin » imputable à la mondialisation et à la légèreté de la gestion de ses édiles. Heureusement, dans ce concert de morosité, le Medef affiche une pêche d’enfer. Et des propositions très concrètes que les candidats écoutent poliment…
Comment se porte la France ? Eh bien, le diagnostic dépend du médecin appelé à son chevet. Mais le sentiment général est que notre pays souffre de ce que l’on appelait au XVIIIème siècle le « mal de langueur ». Une affection dont on ne sait si les causes relèvent du physiologique ou du psychologique, et qui laisse le patient dans un état d’abattement préoccupant. Une sorte de désenchantement généralisé, que les promesses électorales les plus vigoureuses ne parviennent pas à guérir. Un exemple frappant : selon un sondage récemment publié par le quotidien économique Les Echos, 70% des salariés estiment « souhaitable mais pas réaliste » ou « pas souhaitable » le fait de porter le SMIC à 1 500 euros mensuels. On ne serait pas davantage surpris si une classe de CM1 jugeait « intéressante mais pas raisonnable » la perspective de consommer chaque jour une crème glacée, au lieu de se goinfrer une roborative leçon d’instruction civique. Sachant que l’effectif salarié compte 3,6 millions de smicards, et que la moitié de la population gagne (tous revenus confondus) moins de 17 800 euros par an (statistiques de 2004), une telle modération s’apparente à de la résignation.
Heureusement que quelques enseignants ont trouvé un thème de protestation – encore que les motifs du mouvement échappent à l’analyse du pékin –, sans quoi se serait-on demandé si les syndicats français n’avaient pas nuitamment délocalisé leur siège en Suisse ou au Vanuatu. Le soupçon n’est pas invraisemblable : le thème du déclin a été tellement décliné, si l’on ose dire, qu’il ne serait pas absurde que la nomenklatura syndicale, angoissée par la décrépitude annoncée, cherche à sauvegarder ses emplois par tous les moyens. Il faut reconnaître que la Chine, dernière grande nation à préserver le culte communiste de la dictature du prolétariat, se montre aussi sensible aux intérêts des travailleurs que les businessmen anglais de la révolution industrielle. C’est décourageant. Nous autres Français, qui cultivons scrupuleusement le respect de la justice sociale, avons en son temps pendu haut et court bien des ci-devant opposés à l’égalité, sans jamais, notez-le bien, avoir officiellement embrassé les thèses marxistes. On ne saurait trop recommander aux élites pékinoises de méditer l’expérience hexagonale. Mais par humilité, il faut se résoudre à ce constat : dans le passé, la France a été successivement fille aînée de l’Eglise, mère des arts, des armes et des lois, et pays des Lumières. Disons-le tout net : un passé glorieux. Dans le présent, le pays serait plutôt enténébré. Et trop nostalgique de sa grandeur disparue…
Le Medef au créneau
Les observateurs les plus rigoureux de la réalité française se trouvent à Londres. Et pas seulement chez les autochtones qui, selon une tradition bien établie, ne manquent jamais une occasion de nous brocarder. Si l’on se réfère à « l’audit de la France » réalisé voilà peu par Le Figaro (30 pages de culpabilisation démoniaque), les Français d’outre-Manche ont identifié les raisons des succès britanniques – et par corollaire les faiblesses françaises. D’abord, l’acceptation de la mondialisation. C’est une approche pragmatique, convenons-en, puisqu’il paraît aussi illusoire de s’y opposer que de vouloir inverser le cycle des saisons (le réchauffement climatique s’en charge…). Pourtant, chez nous, ce thème continue de mobiliser une large majorité d’opposants. Ensuite, la conviction selon laquelle l’emploi crée la richesse. Entendons pas là que la Grande-Bretagne se préoccupe principalement de l’offre de travail, quand nous nous focalisons sur le droit du travail et sur la croissance préalable à toute amélioration du marché de l’emploi. Nous continuons donc, sur ce terrain comme sur le plan économique en général, de nous comporter comme des keynésiens obtus, quand la nation natale de sir John Meynard a depuis longtemps nuancé les oukases de son illustre ressortissant. Enfin, les Anglais seraient désormais spontanément acquis à l’idée de réforme – ce ne fut pas toujours le cas, comme peut en témoigner Mrs Thatcher. Si donc même les Gibies peuvent changer, alors nous autres Froggies devrions pouvoir y parvenir, non ? Nous n’en sommes manifestement pas encore là.
Mais si les citoyens français se montrent résignés, le Medef, lui, fait montre d’un esprit offensif dans cette campagne, en proposant les moyens de porter la croissance de notre pays à 4% d’ici la fin du quinquennat à venir. Diable ! Que ne l’a-t-il entrepris plus tôt, penseront les éternels critiques. C’est que, pour y parvenir, il conviendrait de doubler les dépenses d’investissement et d’accroître les dépenses de recherche et développement – ce qui relève de la responsabilité des entreprises. Mais il faudrait aussi aider les PME à grandir, ce qui, dans l’esprit de Laurence Parisot, relève plutôt de la responsabilité publique. En outre, à côté du décloisonnement de la recherche (dont il est question depuis des lustres) et de la réforme des universités (autre serpent de mer), la patronne du Medef donne les règles du jeu pour une forte croissance : supprimer la durée légale du travail, abroger la taxe professionnelle, fiscaliser une partie des cotisations sociales et… créer un mode de licenciement « par consentement mutuel ». ça décoiffe !
Jean-Jacques JUGIE
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