Les machineries administratives ne brillent pas par l'excellence de leur gestion. Elles n'oublient pas toutefois de soigner le confort des personnels qui les servent, faute pour ceux-ci de toujours bien servir les usagers auxquels ils sont statutairement dévoués. Le malaise des temps présents n'est-il pas imputable à un contresens sur la notion de service public ?
Décidément, le plus célèbre «machin» de la planète n'a pas fini de faire parler de lui. Après ses pas de tango sur le dossier irakien, qui ont malmené la cote déjà fragile de l'Organisation des Nations-Unies, voilà que ses comptes présentent des anomalies et des irrégularités regrettables. Les faits ne sont pas nouveaux, et les «mauvaises pratiques» sont aussi anciennes que l'institution elle-même - communes à toutes les institutions de ce type, devrait-on dire. Si l'on en croit les bons connaisseurs de la Communauté européenne, il y aurait à redire sur 30% environ du budget de l'Union, avec une part incompressible de subtiles truanderies, mais aussi un ratio élevé imputable aux coulages bureaucratiques traditionnels. La manipulation de deniers publics s'accompagne inévitablement de déperditions, comme en témoignent les rapports réguliers des organes de contrôle, tels ceux de la Cour des comptes, généralement enterrés dans l'intimité dès leur publication. Depuis bientôt dix ans qu'un «bureau des services de contrôle interne» a été mis en place à l'ONU, les fraudes et erreurs de gestion répertoriées représentent au global 250 millions de dollars, soit un delta d'environ 1% par an du budget, ce qui est remarquablement modeste eu égard à la complexité d'une telle usine à gaz internationale, qui ne dispose toujours pas d'un système de consolidation des comptes. Plutôt que de se focaliser sur les dysfonctionnements, sans doute serait-il judicieux de s'interroger sur l'utilisation conforme des quelque 2,6 milliards de dollars annuels dont dispose l'institution.
Personne ne sait exactement combien d'agents sont (généreusement) salariés par l'ONU ; ils seraient au moins 50.000, ce qui représente déjà une masse salariale considérable. A lui seul, le fonds de pension des employés pèserait aujourd'hui plus de 20 milliards de dollars, ce pourquoi aucun des fonctionnaires internationaux n'a récemment manifesté pour la «sauvegarde» de sa retraite... Mais il s'agit là d'une «super-administration» à l'échelle planétaire, qui donc n'est pas significative à l'aune d'un pays développé. Est-ce à dire que les autres - fonctionnaires, s'entend - défilent dans la rue parce que leur employeur se montre trop parcimonieux ?
Un mal-être réel
Les mouvements sociaux des temps présents, faute d'être justifiés par des arguments rationnellement défendables, témoignent à tout le moins d'un mal-être largement partagé, et pas seulement dans la fonction publique. Un observateur lucide et impartial se doit d'observer que les fonctionnaires, ou les salariés des entreprises publiques, jouissent de conditions de travail (et de pensions) considérablement plus confortables que celles de leurs homologues du privé. Ce n'est pas pour autant que leur sentiment de malaise ne soit pas sincère ; mais la culture publique française, vieil héritage antérieur à la Révolution, tend à conférer aux administrations et à leurs personnels un statut naturellement supérieur à celui du commun des mortels, comme si le citoyen devait allégeance aux organismes publics et leurs salariés, normalement destinés à le servir - et du reste payés de ses deniers. Cet état d'esprit est tellement ancré que, selon des sondages récents, plus des deux tiers des jeunes générations aspirent à un emploi public. Ce n'est guère rassurant : la France compte déjà un ratio de fonctionnaires très supérieur à la moyenne européenne et, d'évidence, ne peut plus en supporter le coût. Disons-le tout net, sans déprécier l'image des services publics et sans généralisation abusive : en choisissant de devenir le principal employeur du pays, l'Etat et les collectivités améliorent temporairement les statistiques du chômage. Mais ils introduisent un choix de société qui n'est pas compatible avec le fonctionnement d'une démocratie libérale en économie ouverte. Chacun a le droit de penser que les inégalités sociales (en termes de revenus) sont scandaleuses, et que la collectivité doit garantir à chacun une place dans la société avec un revenu décent, quand bien même l'emploi serait-il fictif : telle était la conviction de Lénine et de ses successeurs, que l'histoire s'est chargée de classer au rang d'utopie dévastatrice. L'histoire n'a pas été retenue : les manifestants continuent d'entonner «l'Internationale» avec un bel entrain...
Des attentes irresponsables
Faut-il donc, dans un pays prétendument développé comme le nôtre, et soi-disant prospère, prendre le risque d'un affrontement civil pour retrouver un semblant de bon sens ? Si l'on en croit le lauréat du prix 2003 du meilleur jeune économiste(1), «on ne peut pas compter sur les individus pour qu'ils épargnent suffisamment dans le but d'assurer leurs vieux jours». Telle est à tout le moins la leçon à tirer d'une analyse de la France du XIXème jusqu'au début du XXème siècle, le principal motif étant selon lui que «la capitalisation ne peut se développer que dans une société socialement et politiquement pacifiée». Ce qui ne manque pas de bon sens, convenons-en, encore que les professions se sachant mal garanties en matière de retraite institutionnelle ne manquent pas d'épargner en conséquence. Si donc il faut tenir l'irresponsabilité individuelle comme une constante de l'espèce, est-il pour autant raisonnable d'entretenir et de renforcer cette irresponsabilité, en laissant accroire qu'il y a toujours un gisement de ressources cachées, à même de suppléer les carences du plus grand nombre ?
Jean-Jacques JUGIE
| 1. Pierre-Cyrille Hautcoeur, professeur à Paris-I. Les citations sont extraites d'une interview publiée dans Le Monde de l'économie. |
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