Près de la moitié des Français se sentent susceptibles de devenir un jour sans-abri, alors que le phénomène des «travailleurs pauvres» monte en puissance (d'après le dernier sondage Emmaüs -BVA).
La cause des sans-abri est loin de figurer dans les thèmes majeurs de la campagne électorale en cours. L'association Emmaüs entend bien donner de la voix sur ce sujet.
Car c'est une tendance de fond qui s'affirme : alors que la France compte au moins 85 000 sans-abri (chiffres Insee 2001), plus que jamais, les Français ont conscience que l'exclusion peut frapper tout le monde.
Et ce sentiment de forte précarité économique, omniprésent dans certains milieux sociaux déjà fragiles, pourrait peser lourd dans les urnes au printemps 2007.
C'est le constat sans appel d'un sondage BVA pour l'association Emmaüs (1), en partenariat avec le quotidien « L'Humanité » et l'hebdomadaire « La Vie », rendu public le 6 novembre dernier.
Un Français sur deux craint la précarité
Et les chiffres sont sans appel quant au pessimisme des Français : pour 85% des sondés, le nombre de sans-abri a plutôt augmenté.
Et pour 70%, les SDF le sont devenus suite à une situation économique difficile, bien plus qu'en raison de « situations personnelles difficiles » (23%).
Surtout, 48% des personnes interrogées estiment qu'elles pourraient un jour devenir sans-abri. Seuls 17% pensent que cette situation « ne leur arrivera jamais », 35% jugeant qu'« il y a peu de chances que cela leur arrive ».
Etre salariés n'est donc plus une garantie de stabilité. Une crainte qui monte même à 62% chez les 35-49 ans, et 74% chez les ouvriers, soit surtout « chez les catégories sociales qui se sentent précaires, tout comme les peu diplômées.
Des parts de la population qui se déclarent plus souvent proches des extrêmes politiques », analyse Leïla Bouteman, de l'institut BVA.
Pour autant, sans appeler à la charité, les Français continuent de mettre en avant la nécessité d'une action publique. Pour qu'il y ait moins de SDF dans les rues, ils sont 92% à préférer davantage de travailleurs sociaux à « la présence des forces de l'ordre ».
Les clivages politiques demeurent sur ces questions : les 45% de sondés qui attendent une politique publique en matière de lutte contre l'exclusion «plus affirmée » sont plus souvent « de gauche », alors que les 33% estimant que les sans-abri doivent « se prendre davantage en charge » sont plus souvent «de droite, ou des personnes âgées », analyse BVA.
Preuve du fort sentiment de précarisation économique qui s'affirme chez les Français, parmi les événements susceptibles de les faire devenir sans-abri, 31% (avec une prédominance de jeunes et d'employés) évoquent le surendettement, et 21% (essentiellement des salariés du privé) un licenciement. Viennent ensuite les accidents de la vie, comme les maladies graves pour 20%, puis le divorce ou la séparation pour 10%.
« Travailleurs pauvres » sans abri
De fait, Emmaüs met en lumière le phénomène des « travailleurs pauvres » qui, malgré un emploi, ne peuvent accéder à un logement. En cause, un salaire trop faible, ou irrégulier pour les intérimaires, la hausse du prix de l'immobilier, les exigences toujours plus élevées de cautions par les bailleurs...
Au point que les Français et les sans-abri pensent que 11% des personnes à la rue travaillent.
A Emmaüs, on estime que «30% des personnes qui recourent aux dispositifs d'hébergement travaillent, étant souvent dans des situations transitoires, comme en intérim dans une ville», explique Didier Cusserne, délégué général de l'association. D'ailleurs, pour 58% des personnes interrogées, ce sont les travailleurs à faible salaire qui sont les plus menacés par l'exclusion, suivis par les jeunes (39%) et les personnes âgées (35%).
C'est pour prendre en compte ces travailleurs pauvres qu'Emmaüs propose notamment la création d'auberges ou lieux d'accueil adaptés aux personnes à la rue qui travaillent et qui touchent de faibles revenus. Et le sujet a fait dernièrement débat, avec la révélation de la Chambre régionale des Comptes d'Ile de France sur le dispositif du Samu social de Paris, pointant notamment le poids de ses dépenses hôtelières (38 millions d'euros en 2004, dont 24 consacrés à l'hébergement en hôtels de coût élevé pour des «prestations médiocres»), qui grève son budget faute de structures adaptées.
Autre proposition d'Emmaüs, le développement de centres d'hébergement d'urgence ouverts 24 heures sur 24.
L'association préconise aussi d'imposer des logements très sociaux à tout bailleur, «alors que la loi SRU est déficiente», et d'augmenter les moyens consacrés aux hébergements d'urgence.
Capucine COUSIN
| 1- sondage réalisé du 3 au 4 novembre 2006 par téléphone auprès de 1 008 personnes de 15 ans et plus, méthode des quotas, et auprès de 401 sans-abri majeurs par l'association Emmaüs, du 17 novembre au 5 décembre 2005. |
|