Gaspard n’a pas le pied marin. Il se rappelle encore aujourd’hui le mal de mer qui ne l’a pas quitté, il y a 5 ans, durant toute une longue journée, lors de la seule sortie en mer de sa vie, sur un petit chalutier lors de ses vacances en Bretagne. Il en a encore des nausées à ce seul souvenir.
Cela ne l’empêche pas de prendre fait et cause pour les marins-pêcheurs de Bretagne et d’ailleurs : On ne peut pas les laisser tomber !
Le gouvernement ne les aide pas assez !
Leur contribution à notre alimentation est essentielle !»
Ce discours a le don de faire sourire Jean, ce qui augmente d’autant l’irritation de Gaspard qui le somme de justifier son air narquois.
Jean s’exécute volontiers :
«Mon cher Gaspard,
J’ai comme toi beaucoup de compassion pour les marins-pêcheurs qui exercent une activité difficile, dangereuse même. Ils méritent, comme tous les citoyens, la sollicitude et le soutien de notre communauté.
Cela reconnu, lorsque tu invoques, pour la défense de cette cause, leur «contribution essentielle à notre alimentation», tu retardes. Mais tu es excusable, car ton retard est minime. Il n’est que de 10.000 ans…à quelques millénaires près.
C’est, en effet, il y a 10.000 ans, que nos ancêtres, las d’aller de famine en famine, ont compris qu’ils ne pourraient pas survivre, en se limitant à la cueillette des végétaux et à la chasse d’animaux sauvages. Ces deux modes de subsistance étant trop aléatoires, ils ont «inventé» la culture et l’élevage. Ils ont commencé par le chien, puis la chèvre, puis le mouton, enfin le bœuf.
Bien sûr, rien n’empêchait de continuer, pour le plaisir et les saveurs particulières, de continuer à grappiller des baies et des plantes dans la forêt ou d’être à l’affût du gibier. Mais on ne comptait plus sur ces deux sources d’approvisionnement pour assurer sa subsistance.
Il était resté une exception à cette règle: La chasse en élément liquide, à savoir la pêche.
À quoi devons-nous cette particularité ?
Tout simplement à deux réalités :
La première est que la surface des océans est bien plus importante que celle des terres émergées.
La seconde est qu’on ne peut chasser que sur la surface de notre «plancher des vaches», alors qu’on peut pêcher en profondeur, ce qui multiplie, de manière considérable, le «terrain de pêche».
Mais tout a une limite. Il n’y a pas de ressources infinies dans notre monde fini et cela est aussi vrai pour nos océans. Nous tirions 50.000.000 de tonnes de poissons de nos mers, quand j’étais jeune. Nous frôlons les 100.000.000 de tonnes aujourd’hui. Pour réaliser cet «exploit», nous avons dû surexploiter les océans, avec des moyens barbares, des outils destructeurs de ce milieu fragile, des bateaux usines qui raclent le fond des mers, détruisant tout sur leur passage. Ils sont des Attila de l’océan : Là où ils passent, plus rien ne se reconstitue, notamment les éléments nutritifs des poissons.
Ce serait comme si, pour chasser je ne sais quel gibier dans ce qui reste de nos forêts primaires (le poumon de notre planète), nous utilisions de gigantesques bulldozers traînant un filet d’acier qui raclerait le sol et ferait tomber dans sa nasse tout ce qui est vivant, bêtes, arbres, tous les végétaux même les plus petits.
C’est pour cette raison, mon cher Gaspard que la raréfaction du poisson sauvage sur nos tables est aussi inéluctable que le fut, en son temps, celle du gibier. Un jour viendra probablement où le poisson sauvage aura, par rapport au poisson d’élevage, la même proportion que le gibier par rapport à la viande d’élevage.
Cette évolution inéluctable se passe simplement quelques millénaires plus tard, ce qui ne représente qu’un court moment de la vie de l’Homme sur cette terre.
Aussi, les quotas, imposés aujourd’hui en Méditerranée sur le thon rouge, ne sont hélas qu’une péripétie, même si elles indignent, et je le comprends, les pêcheurs concernés.
Le Papyravien
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