Tout individu est viscéralement conservateur, en ce sens qu’il ne souhaite pas voir disparaître un système qui l’a rendu prospère. Mais la médecine des économistes est impuissante devant la gangrène de la finance mondiale. Dont la belle architecture ne peut être sauvée, ni par une gentille récession, ni par une méchante dépression.
Eh bien, vous n’avez pas fini d’entendre vaticiner tous ceux qui ont voix au chapitre par leur statut d’économiste patenté, d’ex-sommité politique répudiée, d’ex-banquier repenti ou de bonimenteur professionnel. Vous n’avez pas fini de les entendre nous expliquer qu’ils avaient supputé, pressenti, prévu, voire publié l’inévitable déroute du système financier. Le plus cocasse dans ces allégations largement imaginaires, c’est qu’il y a un fond de vérité. Pour la bonne et simple raison que quiconque a assumé des responsabilités significatives, dans la réflexion ou dans l’action, a nécessairement été interpellé par l’irréalité qui a caractérisé la planète financière des dernières années. Mais en tirant sur l’ambulance, ces éminences continuent aujourd’hui à véhiculer des « avis d’expert » aussi peu pertinents que par le passé. Après avoir minimisé l’impact des embarras bancaires, les « sachants » présumés nous promettent maintenant des lendemains cruels, sous la forme d’une récession qui durerait « dix-huit à vingt-quatre mois ». Ce qui, finalement, constitue pour les populations un message d’espoir : serrez les dents et dans deux ans, la douleur sera évanouie. Pour les notables de la prévision, c’est plutôt une prière pressante : pourvu qu’avec un peu de patience tout redevienne comme avant ! Hélas pour nous, pauvres pékins ignorants de l’avenir, hélas pour eux qui n’en savent pas davantage, la probabilité d’un tel scénario est à peu près celle de gagner le gros lot au loto. La situation actuelle est totalement inédite depuis l’avènement de la monnaie, même si l’Histoire est (logiquement) émaillée de crises financières. On l’a souvent répété dans ces colonnes : si les monnaies n’étaient pas mortelles, et que la ruine fût impossible, la fortune finirait par se concentrer dans un nombre de mains très réduit, et la machine économique cesserait de tourner. C’est du reste un processus de cette nature qui s’est développé ces dernières années, avec la constitution de fortunes pharaoniques, privées ou souveraines (grâce aux matières premières), accompagnée de la paupérisation croissante des classes moyennes et de la montée en flèche du nombre des « exclus ». Ce qui diffère des crises antérieures, c’est le niveau d’endettement fantastique produit par l’ingénierie financière, reposant pour une large part sur des emprunteurs insolvables ou en passe de le devenir. Dans ce contexte, qui est le plus vulnérable ? Les banques, évidemment, qui ont créé de l’argent pour prêter aux pauvres, ou aux riches investisseurs qui ont acheté les crédits des pauvres (ou leurs dérivés, ou les garanties de défaut, ce qui est encore pire). Au risque de se répéter, il n’existe probablement aucune banque au monde qui ne serait aujourd’hui en faillite, si les autorités n’avaient accepté de légaliser le maquillage de leurs bilans, en comptabilisant les créances « toxiques » au prix d’achat, au lieu de les valoriser au prix du marché (c’est-à-dire zéro, ou presque). En foi de quoi est-on au regret de devoir contrarier les prévisions aimablement pessimistes de tous ces augustes personnages : sans avoir, plus qu’eux, une idée précise de la durée des ennuis à venir, on peut, sans gros risque d’erreur, affirmer que l’on ne pourra pas sauver notre vieux système. Tout simplement parce que c’est impossible. Sauf à saigner les citoyens du monde pendant au moins une génération, afin de solder les frasques passées des allumés de Wall Street, et de leurs frères peccamineux des contrées voisines. Nos aïeux ont fait la révolution pour moins que ça…
Un ordre se meurt
Aussi est-on en droit de se demander où est passée l’intelligence de l’espèce, qui est censée nous distinguer des limaces, des canaris et des poissons rouges. La question n’est pas anodine. Déjà, nombre de pays occidentaux enregistrent un déficit de travailleurs «intellectuels» - dans la santé et l’enseignement, en particulier-, si bien qu’il est nécessaire de les importer des pays en développement, ce qui accroît la faiblesse structurelle de ces derniers. Chez nous, les jeunes issus des formations les plus prestigieuses s’engagent en masse dans les métiers du droit, dans la haute fonction publique et… dans la finance. Voilà peu, il y avait dans les staffs bancaires davantage de matheux de haut niveau que de puces sur un chien errant. La recherche est désertée ; l’enseignement est réputé ne pas nourrir son homme ; l’industrie n’attire plus que quelques originaux. En revanche, la politique, le droit et les affaires méritent leur réputation de générer des rentes pour ceux qui les embrassent. Les Américains nous taxent de «diplomania», ce qui est assez bien vu : doté du label d’une filière élitiste, le Français peut se permettre de ruiner l’entreprise qu’il dirige, fossoyer la banque qui l’emploie, buller dans l’Administration ou vider les caisses publiques : il ne sera jamais éloigné de la mangeoire, pour peu qu’il respecte la loi de la meute. Même un Président de « rupture » ne peut se résoudre à priver les ex-notables faillis de leur parachute doré. Avec son génie particulier, notre pays est parvenu à reconstituer une caste d’intouchables comme sous l’Ancien Régime. Mais d’évidence, une ère s’achève : le principe de réalité pourrait devenir une méchante guillotine pour la nouvelle aristocratie, qui a emprunté à l’ancienne sa suffisance, son cynisme et… son incurie. Le vieil ordre agonise : il ne peut survivre à une « récession de vingt-quatre mois », ni au replâtrage hâtif d’un système bancaire complètement délabré. C’est le moment de faire appel à l’intelligence, si nous en avons encore en stock…
Jean-Jacques JUGIE
|