On le soupçonnait un peu, et une étude de l'université des Nations Unies vient de le confirmer : l'immense majorité de la population mondiale est plus pauvre que Job. Et une toute petite minorité se partage l'essentiel du patrimoine. Le scoop : avec 45 000 euros d'actif net, n'importe quel pékin fait partie du gratin des 10% les plus riches du monde. Déprimant.
Il n'est pas étonnant que nos quotidiens et magazines familiers nous abreuvent en ce moment de suppléments luxueux, gorgés d'idées de cadeaux somptueux.
Ce n'est en effet pas un hasard : selon une étude récente de l'université des Nations Unies, il suffirait de détenir un patrimoine net de 61 000 dollars (environ 45 000 euros) pour figurer parmi les 10% les plus riches de la planète, et de 500 000 dollars (environ 375 000 euros) pour appartenir au club très select du 1% des citoyens du monde les plus riches ! Nous aurions bien aimé vérifier l'information, largement diffusée dans la presse, les chiffres paraissant à priori suspects (l'étude concerne toutefois l'année 2000). Mais à la réflexion, il est bien possible qu'il n'y ait pas d'erreur d'un zéro, comme nous l'avons cru d'emblée. Car il est une réalité que l'on a tendance à oublier, nous autres « nantis » des vieux pays dits industrialisés : nous sommes ridiculement peu nombreux face aux populations des continents entiers dits en développement. Et même si les responsables de l'étude affirment avoir tenu compte du différentiel de pouvoir d'achat, il faut intégrer le facteur monétaire : les grandes monnaies cotées bénéficient d'une prime considérable par rapport aux autres. Au change actuel, 45 000 euros correspondent, par exemple, à 2 680 000 roupies indiennes, soit 765 mois du salaire moyen local (3 500 roupies). Cette même base de salaire donne chez nous 1,15 million d'euros, niveau un peu plus cohérent pour faire partie des 10% les mieux nantis, en... France. Car selon l'étalon mondial de la fortune, il suffit à un Européen de vendre sa limousine et la niche du chien pour devenir un nabab à-peu-près n'importe où sur la planète, à condition, bien entendu, qu'il parvienne à s'acclimater aux conditions de vie locales. Les riches au sens de l'étude de l'ONU sont, on s'en doute un peu, concentrés aux Etats-Unis, au Japon et en Europe : les trois-quarts de l'effectif des 10% cités plus haut y résident.
Mais il n'y a pas que la concentration géographique que souligne l'étude. Il y a cette autre réalité, objectivement dérangeante : la moitié de la population mondiale détient seulement 1% du patrimoine total, alors que les 2% les plus riches en détiennent la moitié. Les phénomènes purement monétaires de ces quelques dernières années sont sans doute largement responsables de l'accentuation du phénomène : la longue période de taux d'intérêt faibles et de stabilité des monnaies, avec une inflation historiquement basse, a considérablement valorisé les valeurs foncières, immobilières et financières, ces dernières constituant la majeure partie de la fortune des plus riches. L'observation vaut aussi bien pour les pays de l'OCDE que pour les autres : le niveau de vie en Russie, par exemple, n'est pas fameux, mais le prix du mètre carré habitable à Moscou ou à Saint-Pétersbourg rend la propriété totalement inaccessible à l'équivalent de notre classe moyenne supérieure. Il en est de même en Inde : Bombay figure aujourd'hui parmi les cinq capitales du monde les plus chères en matière de logement. Et dans ces deux pays, la Bourse a considérablement enrichi les entrepreneurs quels que soient les moyens utilisés pour bâtir leur fortune... Finalement, à observer les résultats de cette étude, on en vient à se demander si la concentration des avoirs a vraiment changé depuis l'Antiquité, à ceci près que ce ne sont plus (systématiquement) les monarques qui disposent aujourd'hui de la galette.
La préoccupation exclusive de la politique et de l'économie se réduirait ainsi à maintenir la fortune où elle se trouve, ou à dépouiller ceux qui la détiennent. Cette suggestion est à peine caricaturale...
Le gratin suisse
Face aux conclusions de cette étude, les quotidiens ont réagi selon leur sensibilité propre. Le Monde a mis l'accent sur les inégalités il est clair que c'est ce qui saute immédiatement aux yeux. Le Figaro, au contraire, a préféré se focaliser sur les fortunes... logées en Suisse, à la suite de la publication du classement des 300 plus riches Helvètes par le magazine économique Bilan.
On y apprend ainsi que les meubles bon marché ont fait du créateur d'Ikea le premier des 118 milliardaires locaux (entre 25 et 26 milliards de francs suisses, soit un peu plus de 16 milliards d'euros), qui à eux tous pèsent un peu plus que le PIB du pays.
Pas mal. Au rang de ces dorés sur tranche, on trouve évidemment quelques ressortissants français, qui préfèrent s'ennuyer dans un pays au PH neutre plutôt que d'affronter l'acidité de la fiscalité de notre pays. Car le gros avantage des cantons de Vaud et de Genève, c'est que l'on y négocie une imposition forfaitaire. Et raisonnable. Ainsi donc y trouve-t-on quelques grands noms de l'industrie et de la finance, ainsi que l'ancien PDG de Vinci, rendu célèbre par son âpreté au gain et le confort de son parachute doré. On aurait bien aimé en savoir davantage dans le papier du Figaro, qui renvoie à son site Internet pour plus de précisions sur le classement. Mais curieusement, la page en question, bien qu'identifiée, ne renvoie à rien. Faut-il penser que, même à l'abri des alpages, nos fortunes exilées aspirent à la discrétion ? Peut-être s'agit-il pour elles de respecter la culture de leur pays d'accueil, brillamment illustrée par l'aphorisme de John Le Carré, que le chroniqueur ne se lasse pas de citer : « En Suisse, il est interdit d'être pauvre, interdit d'être étranger, et interdit de suspendre son linge aux fenêtres ». On ne saurait dire mieux...
Jean-Jacques JUGIE
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