On aura retenu la bravitude, bien sûr, mais aussi les pro-Ségo, la Sarkozie, les Gracques ou le candidat des maires. La campagne pour l’élection présidentielle enrichit le vocabulaire politique.
Sarko et Ségo. S’il n’est que deux mots à retenir de cette campagne électorale, ce sont ces deux-là, au point que certains ont forgé Sarkolène. Ces deux abréviations, qui présentent l’avantage de rimer, symbolisent le combat engagé depuis le milieu de l’automne entre la droite et la gauche, l’homme et la femme, le yang et le yin. Pourtant, à y regarder de plus près, quelque chose cloche. Sarko est le diminutif du nom de l’homme, Ségo celui du prénom de la femme. En politique, apparemment, on appelle les hommes par leur nom et les femmes par leur prénom. Les partisans de Ségolène Royal, pourtant férus d’égalité, ne dérogent pas à la règle. Ils invoquent Ségolène, assurent que « c’est elle » et naviguent dans la Ségosphère. Le slogan de la candidate, « la France présidente », qu’elle a dit-on, « trouvé elle-même », se prête également à cette féminisation.
Féminité, ou plutôt féminitude, car depuis la « bravitude » lancée sur la Grande muraille de Chine et définie par Jack Lang comme « la plénitude de la bravoure », les suffixes en « ude » parsèment la campagne, de la belgitude de Johnny Hallyday à la racaillitude des électeurs de banlieues, sans oublier bien sûr la ségolitude.
Sarkozy, Royal, donc. Et même Sarkosy et Royale ; car sur Internet, on fait des fautes d’orthographe, parfois délibérément. Pour attirer le chaland, les vidéos partagées sur les sites tels que Dailymotion ou Youtube sont affublées de mots-clef « vendeurs » parmi lesquels on trouve systématiquement les noms, même déformés, des deux candidats.
On a donc passé une partie de l’hiver entre les jurys populaires de l’une et l’assurance de « travailler plus pour gagner plus » de l’autre, l’ordre juste imaginé par la première et la rupture tranquille revendiquée par le second. La candidate socialiste a versé, dans le domaine sémantique, une obole plus élevée que son adversaire au pot commun qui avait, il est vrai, popularisé la racaille et le Kärcher. Se présentant comme une Maman, vêtue d’un tailleur blanc, la candidate, dite aussi Marie-Ségo, a multiplié les débats participatifs, stigmatisé la vie chère car le « pouvoir d’achat » faisait trop technocratique, dénoncé le descenseur social ou le précariat et prôné le remplacement de la fraternité par la sororité. Favorable à la souveraineté du Québec et louant l’efficacité de la justice chinoise, elle a aussi commis des bourdes. Son porte-parole, Arnaud Montebourg, était sanctionné pour un mois, c’était la Montebourde et l’intéressé finissait « au coin ». Un autre voltigeur, Eric Besson, quittait le navire. « Qui connaît M. Besson ? » s’interrogeait la Madone. « Qui connaît Mme Royal ? » répondait l’intéressé dans un ouvrage.
Identité nationale et taxidermiste
En face, le candidat umpiste jouait la méritocratie et assurait qu’il n’y avait pas à « s’excuser » de gagner de l’argent, d’être propriétaire ou de transmettre un bien à ses enfants. Tout devenait possible, même de faire de l’identité nationale un ministère, de s’interroger sur la génétique, et de s’offusquer que l’on égorge un mouton dans la baignoire, une pratique pourtant marginale depuis qu’il existe en France des abattoirs musulmans.
C’est alors qu’entre les deux combattants, dénonçant à la fois la bipolarisation archaïque et le pouvoir des médias, apparut le Béarnais, François Bayrou, porté dans les sondages par son discours anti-système. L’homme murmurait à l’oreille des chevaux, se présentait comme le seul candidat qui sache traire une vache et circulait sur son Pony, un tracteur promu au rang d’emblème de sa campagne, dessiné sur les tee-shirts des militants. La séduction prenait : les Gracques et Spartacus, deux groupes de haut-fonctionnaires proches du PS, l’un à visage découvert et l’autre masqué, prônaient, à leur tour, la social-économie.
Pendant ce temps, une myriade de nano-candidats en galère, lancés dans la course aux 500 parrainages, accusait les grands partis d’avoir asséché la réserve et allait chercher les signatures d’élus avec les dents. Le pacte écologique de Nicolas Hulot, sujet central en janvier au moment où l’animateur de télévision menaçait de se présenter, a fondu comme neige au soleil lorsqu’il s’est retiré dans une vacance de M. Hulot.
Ils sont finalement douze, à la mi-mars. Cinq d’entre eux, se définissant comme antilibéraux, refusent par dessus tout qu’on les qualifie d’extrême-gauche. Parmi eux, l’éphémère candidat des maires, devenu, après un procès perdu, le candidat de maires, et puis le paysan du Larzac, le seul à afficher un calembour : « osez Bové ». On remarque aussi un candidat de la ruralité, le chasseur Frédéric Nihous, qui assure que « battre les Verts, ce serait royal » et annonce sans rire qu’il créera des milliers d’emplois en milieu rural en réhabilitant le métier de taxidermiste.
Bayrouistes et pro-Ségo
On débat, on s’invective, on s’insulte, même, se traitant de menteur ou de fraudeur ; on emploie une netscouade (chez Royal) ou des snipers (chez Sarkozy), on se tient en embuscade (chez Bayrou, voire chez Le Pen). Des épithètes se forgent. Alors que les lepénistes et même la Sarkozie existent depuis longtemps, on se découvre bayrouiste (très utilisé), bayroutiste (significativement) voire bayriste, un adjectif qui sonne comme barriste. Plutôt que royalistes, la candidate du PS préfère ses partisans ségolistes ou ségolénistes, mais beaucoup se définissent comme pro-Ségo ou même ségolâtres.
Pendant ce temps, sous les drapeaux du palais de l’Elysée, le sortant termine son mandat. « J’ai une question à vous poser », s’intéressent encore quelques électeurs. « Qui soutenez-vous ? ». Et le président de répondre que, « tout naturellement », il votera pour le candidat de son parti. Tout naturellement… voilà qui rappelle étrangement un autre discours. « A titre personnel, je ne puis que voter pour M. Giscard d’Estaing », avait assuré Jacques Chirac en 1981...
Olivier RAZEMON
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