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Les Echos Judiciaires du 05 February 2010
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Les femmes de pouvoir toujours plus nombreuses

On peut désormais librement louer leur action, ou les critiquer, à condition de ne pas tomber dans la misogynie qui semble encore très répandue dans le monde politique, comme économique.

• Féminiser les titres ?
La polémique avait fait rage il y a quelques années. Les ministres femmes du gouvernement Jospin tenaient à se faire appeler « Madame la ministre». En charge de l'Ecologie entre 2002 et 2004, Roselyne Bachelot avait maintenu la tradition, mais pas Michèle Alliot-Marie. Laurence Parisot tient à être « présidente du Medef », mais Françoise de Panafieu est « député » de Paris. Dans la pratique, les locuteurs s'embrouillent. On invite « Madame la ministre » puis on interpelle «Madame le ministre». On commence une lettre par « Madame le président » et on poursuit en citant « la présidente ». En fait, la féminisation des titres apprend moins sur la personne à laquelle on s'adresse que sur celle qui parle...

Il y a plus de trois décennies, l'ONU avait décrété une « Année de la femme ». Cette année-là, 1975, presque rien à signaler en matière d'accès des femmes au pouvoir politique, hormis la nomination de Margaret Thatcher- qui allait être élue quatre ans plus tard Premier ministre- à la tête du parti conservateur britannique. Fin 2006, de nombreuses femmes dirigent des pays, des institutions ou des entreprises. On songe à Angela Merkel, bien sûr, première Chancelière de l'histoire allemande, Michelle Bachelet, élue Présidente du Chili en janvier dernier, Wu Yi, vice-Première ministre chinoise, Condolezza Rice, secrétaire d'Etat américaine ou encore Laurence Parisot, patronne des patrons français. Il y a aussi Ellen Johnson-Sirleaf, élue présidente du Liberia en novembre 2005, devenant ainsi la première femme à présider un Etat africain ou Nancy Pelosi, propulsée, aux Etats-Unis, à la tête de la Chambre des représentants à majorité démocrate, en novembre dernier. Et on songe, évidemment, à Ségolène Royal, première femme désignée par un grand parti politique français pour concourir à une élection présidentielle. La liste est encore longue et risque de lasser. On trouve sur Internet des pages entières de « premières femmes », de la première conductrice d'autobus à Paris (sur la ligne 49) à la première académicienne (Marguerite Yourcenar) en passant par la première préfète, commissaire priseur ou croupière.

C'est une femme, et alors ?

La première nomination a en réalité presque moins d'importance que la deuxième ou la troisième. C'est lorsqu'il devient habituel de voir une femme au pouvoir que l'on peut vraiment parler de normalité. On peut alors applaudir, ou critiquer, la titulaire du poste sans se soucier de son sexe. Nul doute que l'action de la prochaine femme Premier ministre, en France, sera jugée avec plus de sérénité que celle d'Edith Cresson en 1991. En Suisse, l'accession, le 12 décembre dernier, de la socialiste genevoise Micheline Calmy-Rey à la présidence de la Confédération a été présentée comme « la première élection d'une mère et grand-mère à la tête de la Suisse » alors que Ruth Dreifuss, elle aussi socialiste et genevoise mais célibataire, avait déjà présidé le pays en 1999. Micheline Calmy-Rey, dont les positions tranchées, comme ministre des Affaires étrangères, ont été parfois critiquées dans son pays, a été élue - par le Parlement - avec un score considéré comme médiocre. Sans doute les parlementaires, qui ne se seraient pas permis de voter contre la première présidente, ont-ils davantage pris de libertés avec la personnalité controversée de Micheline Calmy-Rey. Dans un autre domaine, l'Américaine Patricia Russo a fait sensation en devenant, le 1er décembre dernier, directrice générale du groupe Alcatel-Lucent et ainsi première femme à diriger une entreprise du CAC 40. Pourtant, dans son classement des cent femmes les plus puissantes dans le monde, le magazine américain Forbes place quinze autres «pédégères » avant Patricia Russo, qui n'arrive que 25ème, parmi lesquelles l'Américaine d'origine indienne Indra Nooyi chez PepsiCo, l'Américaine Anne Mulcahy chez Xerox ou la Française Anne Lauvergeon chez Areva. Mais l'arrivée de Patricia Russo à la tête de l'équipementier téléphonique a été remarquée à cause de son intention de ne pas apprendre le français. « Toutes nos réunions se déroulent en anglais et tous nos mails sont écrits en anglais ! », a déclaré la nouvelle directrice générale, provoquant la fureur de certains responsables politiques français.

Femmes d'influence

Plutôt que de se focaliser sur les « numéros un », certaines institutions insistent sur la multiplicité et la diversité des femmes de pouvoir.
Le deuxième «Women's forum », fondé par la chef d'entreprise Aude Zieseniss de Thuin, s'est tenu début octobre 2006 à Deauville.
Cinq cents femmes d'affaires venues de soixante pays différents y ont discuté de « la responsabilité des femmes dans l'amélioration de la société ». Le quotidien économique Les Echos a profité de l'occasion pour publier le 9 octobre une édition spéciale réalisée par «90 femmes d'influence». Les responsables politiques Marie-George Buffet ou Michèle Alliot-Marie, l'académicienne Hélène Carrère d'Encausse, la syndicaliste CGT Maryse Dumas, la présidente du tribunal de commerce de Paris, Perrette Rey, la directrice générale d'Artémis Patricia Barbizet, ou encore les écrivaines Irène Frain et Catherine Angot, ou la nageuse Laure Manaudou se sont prêtées à l'exercice, révélant des collaborations inattendues.
Dans une ambiance chaleureuse, les rédactrices se sont ainsi accordées, à la demande de la sénatrice Dominique Voynet (Verts), pour rendre un hommage à la journaliste russe Anna Po-litkovskaïa, assassinée le 7 octobre. Celles qui avaient participé au Women's forum ont produit un article consacré aux « hommes au forum : comment ont-ils survécu ? »

Dérapages misogynes

Mais l'accession de femmes aux postes de responsabilité ne limite pas forcément les réflexes misogynes. Ségolène Royal a ainsi dû affronter au cours de la campagne interne au PS plusieurs sarcasmes, dont le fameux « qui va garder les enfants ? », lancé par Laurent Fabius et les propos sur les « fiches cuisines » qu'aurait lues la candidate pendant les débats, attribués à Dominique Strauss-Kahn. Ces moqueries, qui entraînent généralement des ricanements faussement outrés, sont assez répandues, en politique, dans l'entreprise ou encore dans les congrès professionnels.
Souvent, les femmes admises dans ces cénacles sont chargées de sourire, d'apporter des fleurs ou un trophée sur scène, en un mot de décorer. Et lorsque l'une d'elles est invitée à s'exprimer dans une « table ronde », elle se sent parfois obligée de servir un verre d'eau à tous les hommes placés autour d'elle... Les dérapages abondent, conscients ou pas. En septembre dernier, Michel Delebarre est l'invité de l'Institut de la décentralisation. Entouré des trois députés (hommes) qui dirigent l'institution, il raille la réforme des soldes envisagée par le ministre de l'Economie, Thierry Breton.
« C'est sans doute sa femme qui, le soir, lui dit : chéri, il faut changer les dates des soldes», s'amuse l'ancien ministre socialiste. Les femmes, même de ministres, passent leur temps à faire des courses, c'est bien connu.
Le 6 décembre, le député UMP Gérard Voisin explique que l'étiquetage des bouteilles de vin doit être simplifié car « le vin est acheté par nos épouses et nos compagnes ». Le vin est une affaire d'hommes, c'est entendu. Dans les deux cas, objectera-t-on, les responsables expriment simplement une réalité : ce sont souvent les femmes qui font les achats. Mais le propos est public, officiel, non démenti. Il renforce, dans l'esprit de ceux qui les écoutent, qu'il existe deux catégories d'individus : elles, qui font les courses et eux, avec qui on va boire un verre.
Olivier RAZEMON

© Les Echos Judiciaires Girondins - Journal N° 5323 du 12/01/2007. Tout droit révervé.

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