Désormais, le marché de l’électricité est libre. Sauf que rares sont ceux qui en produisent. En foi de quoi, les nouveaux entrants sur le marché cherchent à imposer à EDF de leur livrer du courant en quantité, pour longtemps, et à bas prix. Le Conseil de la concurrence les y encourage. Et EDF ne proteste pas. Notre note va devenir salée…
Aux dires des sondages relatifs à l’image des entreprises, EDF recueillerait la palme de la popularité chez les Français. Il faut reconnaître que le premier électricien du pays mérite l’affection qui lui est accordée : voilà longtemps que l’on n’a pas connu de « délestages » pour raison de conflit social, et ses services sont d’une qualité remarquable, même pendant les fortes intempéries qui ont mis à mal son réseau de distribution. Il lui est manifestement pardonné d’assurer l’essentiel de sa production grâce au nucléaire, une technologie qui constitue le premier motif d’excommunication dans la liturgie écologiste. Mais en contrepartie de ses activités sataniques, EDF se garantit désormais des prix de revient très compétitifs par rapport à ses homologues européens : c’est la contrepartie des investissements considérables qui ont été réalisés, mettant de surcroît notre pays à l’abri des aléas du marché des énergies fossiles.
Dans ce contexte, pensera-t-on, la libéralisation complète du marché de l’électricité, effective depuis le début du mois de juillet, serait une bonne nouvelle pour l’entreprise EDF et pour le consommateur. Car selon les canons de l’économie libérale, la concurrence parfaite (ou presque) introduit les conditions d’une baisse des prix. Il semble que sur le terrain spécifique de l’électricité (et du gaz), la concurrence n’ait pas, jusqu’à ce jour, généré de tels effets.
On ne sait quel bug théorique s’est introduit dans le processus, mais depuis que les entreprises ont pu faire jouer la concurrence (2004, en France, et un peu plus tôt dans d’autres Etats européens), leurs factures ont explosé. Certes, sur la même période, le pétrole et le gaz (qui alimentent la plupart des centrales) ont beaucoup augmenté. Mais quand même, dans un pays comme le nôtre où presque 90% de l’électricité proviennent du nucléaire, la hausse moyenne supportée par les entreprises françaises s’élève à 75%. Encore doivent-elles se montrer raisonnablement satisfaites : leurs homologues britanniques en ont pris pour 81%, et les danoises pour 92% ! Mieux : dans ce dernier pays, le niveau de dépendance à l’égard des énergies non renouvelables a considérablement baissé : éolien et biomasse représentent aujourd’hui environ le tiers des approvisionnements (dont le prix de revient n’est pas nécessairement bon marché, convenons-en…).
Dans un tel contexte, le consommateur français se demande ce qui l’attend à l’avenir pour sa facture d’électricité et de gaz. D’ores et déjà, une célèbre association de consommateurs a alerté le pékin, pour l’encourager à ne pas abandonner le tarif administré proposé par EDF, dès lors que le choix d’un contrat « libre » deviendra irréversible. Si les inquiétudes relatives à l’évolution des prix semblent fondées, les recommandations de l’Association ne seront pas nécessairement suffisantes pour prévenir une très probable inflation des prix de l’électricité, chez EDF et ailleurs…
Au nom de la concurrence
Ce qui nous met la puce à l’oreille dans cette affaire, c’est le précontentieux qui s’est fait jour, avant la date officielle de la complète libéralisation du marché, entre un nouveau distributeur d’électricité (Direct Energie) et EDF, devant le Conseil de la concurrence. Ce dernier organisme, dont la création remonte à 1986, n’est pas un simple machin consultatif mais une véritable juridiction, dont le pouvoir n’est pas négligeable. Même si ses décisions peuvent paraître surprenantes. Qu’on en juge : en février de cette année, Direct Energie saisit ledit Conseil, accusant EDF d’abuser de sa position dominante : au prix auquel l’entreprise quasi-publique lui vend l’électricité, Direct Energie ne peut pas la revendre avec profit. Cette dernière exige donc que lui soient consentis des tarifs plus alléchants, et sur une longue durée, au motif qu’EDF abuse de sa « rente nucléaire ». Bref, les nouveaux entrants, qui ne produisent pas d’énergie (ou très peu), réclament les moyens financiers de réaliser des bénéfices dans le métier qu’ils ont choisi, au nom de la concurrence. Entre nous, cette histoire est cousue de fil blanc : EDF a produit, en 2006, 88% de l’électricité consommée France. C’est dire qu’elle occupe, et ce depuis toujours, une « position dominante » dans notre pays – mais pas en Europe... Eh bien, le Conseil en question l’oblige à passer un deal honorable avec les candidats à la distribution d’électricité, qui permette à ces derniers de faire de la marge, afin de ne pas « abuser » de sa position.Que peuvent donc proposer aux particuliers ces nouveaux opérateurs, qui produisent autant d’énergie qu’un moulin de meunier, face à EDF, ses centrales omniprésentes et son réseau exclusif ? La réponse de bon sens est : rien de plus. Tel n’est pas l’avis, on s’en doute, des concurrents : la firme Poweo, par exemple, entend aider le consommateur à réduire sa consommation (pas à payer moins cher que le tarif réglementé EDF, ce qui est mécaniquement impossible). Nous sommes à l’ère des services, n’est-ce pas ? Eh bien, moyennant abonnement, on vous apprendra à éteindre la lumière dans les toilettes et à ne pas oublier de débrancher le fer à repasser. C’est rigolo, mais pas vraiment convaincant. Pourtant, EDF n’a pas protesté, et n’a pas contesté la décision du Conseil de la concurrence. Curieux, non ? Si cela ne vous étonne pas, conservez précieusement vos actions EDF, qui ont déjà bien prospéré. Et installez chez vous une éolienne, car l’électricité institutionnelle promet de devenir coûteuse…
Jean-Jacques JUGIE
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