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Le monde de l’industrie et de la finance devient désormais le premier producteur de fables. Toutes ne peuvent pas être racontées sans risque aux jeunes enfants. Il apparaît en tout cas que l’outrecuidance, le cynisme et la cupidité prospèrent dans les grandes entreprises. Plus vite encore que les résultats…
Pendant la campagne électorale, les affaires continuent. Encore que, selon une tradition bien établie chez nous, de multiples décisions soient renvoyées « après les élections », sur des arguments la plupart du temps ésotériques. Mais nous autres Français ne ratons pas une occasion de ralentir l’activité, pour la plus grande joie des tenants de la « décroissance durable », dont les thèses s’épanouissent dans le film « Volem rien foutre al païs » – que l’on ne saurait trop recommander à ceux qui n’ont pas connu les communautés post soixante-huitardes du Larzac. On y retrouve le même pathos libertaire de « l’aliénation par le travail », et la même praxis pour la vie au quotidien : « ce que l’on ne parvient pas à produire dans la communauté, explique sans ciller l’un de ses membres, on le vole ». Selon eux, le commerce capitaliste est aux mains de voyous – sans être nécessairement diffamatoire, ce point de vue est peut-être un peu excessif ; en foi de quoi estiment-ils n’enfreindre aucune barrière morale en le volant. Cette candeur dialectique est désarmante. Elle devient presque raisonnable, toutefois, au vu des nouvelles « affaires » qui fleurissent dans le monde des grandes entreprises.
Après le scandale du précédent président de Vinci, le célèbre Antoine Zacharias, qui a maintenant planté ses pénates en Suisse, voici que le président en titre d’Eiffage, autre grand nom du BTP, suscite quelques remous. Pour avoir bénéficié d’une attribution d’actions gratuites d’un montant approximatif de 25 millions d’euros. Une gratification pour vingt ans de direction efficace – tel est le cas –, ce qui, aux yeux de l’intéressé Jean-François Roverato, « semble loin d’être excessif ». Certes, on doit aux sociétés du groupe Eiffage le pont de Tancarville, le tunnel de Fourvière et le palais omnisports de Bercy – avant la présidence de Roverato. Sous son règne, il y a quand même le pont de Normandie, le viaduc de Millau et… la reprise à l’Etat de ses participations dans Autoroutes-Paris-Rhin-Rhône (entre nous, une très belle affaire). Finalement, il est compréhensible que le conseil d’administration reconnaisse les mérites du dirigeant, peu avant que ce dernier n’intronise son successeur. Et il est parfaitement exact que le cas Eiffage n’est pas comparable au cas Vinci : Zacharias a empoché plus de 300 millions d’euros de stock-options, alors qu’il n’a vraisemblablement pas emporté avec lui plus de gros secrets compromettants que son homologue Roverato… Mais dans tous les cas, en ces temps de modération salariale, une gratification de 25 millions ne peut pas passer pour anodine, quoi qu’en dise l’intéressé. Et à force de défendre avec cynisme des positions indéfendables, les dirigeants français s’exposent à des mesures réglementaires restrictives – et en interne à des coliques nerveuses qui peuvent dégénérer.
Au milieu de ce tintamarre, EADS trouve de nouveaux motifs à se faire remarquer. D’abord avec la confirmation des indemnités versées à l’ancien président Noël Forgeard, qui s’est surtout illustré par ses insuffisances. Son limogeage lui a quand même rapporté 6 millions d’euros, majorés d’une prime de non-concurrence de 2,4 millions.
Le triste exemple EADS
Sur la planète Terre, il n’existe à notre connaissance aucun concurrent d’Airbus qui ambitionne de recruter Forgeard. Sans doute s’agit-il pour Airbus de se protéger des concurrents martiens ou jupitériens. Mais enfin, au moment où le plan Power 8 renvoie dans leurs foyers des milliers de salariés – parmi lesquels on doit supposer que bon nombre étaient compétents – ces primes soulèvent un légitime sentiment d’injustice. Et comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’éclate un nouveau différend entre les actionnaires, que le Conseil n’a pu trancher. DaimlerChrysler, qui détient 22,5% du capital, exige que le résultat de 2006 (positif de presque 100 millions d’euros), soit distribué aux actionnaires. Et ce, en dépit de la santé financière préoccupante du groupe, pour lequel il est question d’envisager une augmentation de capital (sujet sur lequel l’actionnariat ne parvient pas, du reste, à se mettre d’accord).
On comprend que la firme allemande, qui va concrétiser une perte de plus de 20 millions d’euros avec la cession de sa filiale Chrysler, ambitionne de récupérer ailleurs quelques picaillons (en l’espèce, un peu plus de 22 millions d’euros). Mais son argumentation pour justifier la distribution est proprement ahurissante : « on ne peut pas demander aux actionnaires actuels d’investir davantage, tout en refusant de verser des dividendes », dit le directeur financer Hans Peter Ring. Il plaisante, sans doute : le dividende qu’il réclame représente 12 centimes par action… L’état d’esprit est proprement confondant : puisque le titre a beaucoup perdu en Bourse, il faut des compensations à l’actionnaire. Même en vidant les caisses alors que l’entreprise a manifestement besoin de cash. Le capitalisme financier devient-il vraiment vulgaire, ou l’a-t-il toujours été sans que l’on s’en aperçût ? Si l’on n’était depuis si longtemps accoutumé au confort et aux bonnes manières, on serait tenté de rejoindre une communauté de Volem rien foutre al païs, et d’attendre patiemment, en regardant passer le temps et pousser les champignons, que les financiers-vautours achèvent de saigner les entreprises industrielles. Cela fera des fables intéressantes à raconter à nos petits-enfants…
Jean-Jacques JUGIE
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