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Les Echos Judiciaires du 06 mai 2008
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Les «affameurs» bien-pensants

La crise alimentaire qui se profile, dans les pays les plus pauvres du monde, résulte pour partie d’une inopportune conjonction de facteurs techniques. Mais elle résulte aussi de l’irresponsabilité manifeste d’experts et dignitaires respectés, dont les actes et les conseils produisent des catastrophes planétaires.

En dépit de ses capacités remarquables par rapport aux autres espèces vivantes, l’homo sapiens n’échappe pas aux erreurs de jugement. Pas même ceux de ses représentants qui assument d’éminentes responsabilités à la tête des grandes entreprises, au sein des gouvernements ou dans les institutions internationales. Errare humanum est, dit l’adage, dont la pertinence promet de se vérifier jusqu’à la fin des temps. S’il nous faut donc accepter avec philosophie la propension à l’erreur des élites dirigeantes, il est permis de s’émouvoir de la suffisance qu’affichent régulièrement les « sachants » autoproclamés, quand ils assènent leurs vérités premières dont l’avenir démontre trop souvent qu’elles n’étaient que des âneries criminelles. Un exemple d’actualité vient éclairer cette constante : les risques tangibles d’apparition d’une crise alimentaire de grande ampleur, promettant de réduire à la famine des populations considérables, avec la cohorte de désordres inhérents à une telle situation (émeutes, guerres civiles, conflits armés). Un scénario que la croyance commune, convaincue de la toute puissance de la technologie des moyens de production, avait purement et simplement évacué du paysage des possibles.
Les experts ressassent à l’envi les motifs présumés de l’envolée exceptionnelle du prix des denrées agricoles : l’augmentation du pouvoir d’achat des Chinois, qui s’offrent désormais deux repas quotidiens au lieu d’un seul, et copient les habitudes de consommation occidentales ; les avanies climatiques qui ont perturbé les récoltes et réduit le potentiel d’élevage ; la forte montée en puissance des biocarburants qui consomment des céréales antérieurement consacrées à l’alimentation. Bref, ce serait la faute à la légitime goinfrerie asiatique, aux désordres imprévisibles du temps, à la cherté relative du pétrole et à d’honorables considérations écologiques. La faute à pas de chance, en somme. S’agissant de déterminer les responsabilités, il faut sans doute se montrer un peu plus critique : le bien-fondé de la fabrication de biocarburants n’est pas contestable, convenons-en ; mais qu’elle s’opère à partir de céréales destinées à l’alimentation (humaine ou du bétail), sur des marchés déjà tendus, voilà qui résulte d’une stratégie surprenante (et manifestement très dangereuse). Et ce n’est pas tout. Dans l’envolée actuelle du prix des denrées, on omet pudiquement un facteur décisif : l’influence des marchés à terme. On sait que la crise financière en cours prend son origine dans l’excès de liquidités, dont la Banque centrale américaine est directement responsable. Les « subprime » et leurs dérivés ne sont qu’une conséquence de cet état de fait : il fallait bien que les banquiers rentabilisassent ces montagnes d’argent bon marché. Et ils ont fait ce qu’ils ont pu, en l’occurrence n’importe quoi, c’est une affaire entendue. Aujourd’hui, devant les risques présentés par les marchés financiers traditionnels, les capitaux vont s’investir dans ce qui paraît être la meilleure protection contre une déperdition certaine de la valeur des monnaies, et notamment du dollar : les matières premières, qu’il s’agisse des ressources naturelles ou des produits agricoles. On paie maintenant l’extravagante gestion de la monnaie américaine, pendant toute l’ère Greenspan, lequel continue pourtant de jouir d’une aura de « gourou » de la finance, se répand en conférences facturées à prix d’or, et auquel Hillary Clinton, si elle était élue à la présidence des Etats-Unis, confierait la direction d’une mission chargée de proposer des remèdes à la crise. Ce qui reviendrait à offrir une grosse boîte d’allumettes au plus grand pyromane financier de l’Histoire…

L’«aide » au développement

Dame Clinton n’est pas la seule à faire preuve « d’aveuglement » face au microcosme de ses semblables. Au rang des grands responsables des possibles famines à venir, il faut également incriminer les grands banquiers supranationaux, ceux de la Banque mondiale et du FMI, qui dispensent argent et « conseils » aux pays en voie de développement. De tous les pays concernés, aucun n’a été encouragé à faire prospérer ses cultures vivrières : nourrir les populations autochtones, c’est complètement ringard aux yeux des technocrates internationaux – d’où qu’ils viennent. L’autosuffisance alimentaire, ce n’est pas un gage de développement, voyez-vous. Selon les experts en cause, il faut au contraire, lorsque les sols s’y prêtent, cultiver des produits destinés à l’exportation. Afin de faire rentrer des devises, gage du remboursement des prêts contractés auprès de ces organismes de bienfaisance. En foi de quoi a-t-on le droit de trouver dérisoire, voire insultant, le cri d’alarme lancé aujourd’hui par le FMI, face au déséquilibre alimentaire qui frappe les régions les plus pauvres de la planète. Le Fonds appelle les Etats « riches » à une aide d’urgence pour tenter de colmater les brèches. Ainsi, de la même façon qu’il a été appelé à couvrir les frasques des banquiers dans la crise des subprime et leurs dérivés, le contribuable doit voler au secours de populations affamées par les conseils non éclairés des spécialistes prétendument patentés du développement. Il ne s’agit pas ici de contester l’aide que nous allons apporter aux peuples en détresse, bien entendu. Mais plutôt de se demander si les pauvres ne seraient pas aujourd’hui mieux lotis si les « machins » internationaux les avaient laissés vivre en paix. Pour en tirer les conséquences…
Jean-Jacques JUGIE



© Journal des Echos Judiciaires Girondins du 06/05/2008. Tout droit révervé.
Actualités et Annonces Légales du Journal N° 5460

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