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Les Echos Judiciaires du 27 novembre 2007
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Mais où sont les grèves d’antan…

Les dernières manifestations ressemblent au baroud d’honneur d’un syndicalisme à bout de souffle. Pour que le « dialogue social » ait un sens, il faut pourtant que les salariés soient efficacement représentés. Au vu de la situation présente, il y a du pain sur la planche…

Nos ministres se montrent apparemment respectueux de la feuille de route assignée par un Président que « rien ne fera dévier de ses objectifs ». Bien que l’équipe gouvernementale semble avoir été entraînée par le célèbre manager de tennis feu Harry Hopman (« tu rentres dedans et tu vises les lignes »), sa méthode repose en fait sur la technique des judokas, consistant à capter l’énergie de l’opposant. Voyez par exemple comment ont été « positivés » les mouvements de grève : bon nombre de nos concitoyens ont découvert, ou redécouvert, les vertus de la marche à pied (peu coûteuse, excellente pour la santé donc favorable à l’équilibre de la Sécu), les joies de la bicyclette (qui affine le mollet et fortifie le moral), ainsi que la convivialité du covoiturage (qui écrase le prix de revient prohibitif de la bagnole et protège l’environnement). Le tout s’inscrit dans la ferveur écologiste des temps présents et le souci d’améliorer les comptes publics – encore que, sur ce terrain, de multiples obstacles font « dévier de ses objectifs » notre Président. On pourra toujours arguer que les grèves occasionnent des pertes de production : c’est inévitable, mais constituera un argument de poids pour expliquer, si nécessaire, que la croissance n’a pas atteint le niveau des prévisions officielles. Par ailleurs, ces grèves génèrent, sur le plan politique, des avantages collatéraux immédiats : les entreprises ayant souvent encouragé les salariés à utiliser leur RTT les jours de perturbation, il s’ensuit une certaine aigreur à l’égard de l’oisiveté, qui conforte l’exhortation officielle à « travailler plus ». En outre, la justification des divers mouvements étant difficilement défendable aux yeux de l’opinion, qu’il s’agisse des régimes spéciaux de retraite (que jalouse légitimement le pékin) ou de la réforme de l’Université (trop homéopathique pour déranger qui que ce soit, trop parcellaire pour sauver l’institution du naufrage annoncé), le principe même de la contestation se trouve déprécié – selon les sondages, les grèves sont très majoritairement impopulaires.
Voilà qui pourrait favoriser l’émergence d’un consensus autour de la politique sarkozienne, pour peu que le public ne nourrisse pas à cet égard les mêmes préventions que dame Thatcher : alors qu’elle participait à la Conférence des Chefs d’Etat du Commonwealth à Melbourne, en septembre 1981, Maggie demanda au président guyanais Forbes Burnam ce qu’était le « consensus » qu’il ne cessait de réclamer. « Quelque chose qu’on a quand on ne peut obtenir un accord » répondit-il.
Une définition que Margaret Thatcher trouva «excellente»(1), renforçant son aversion naturelle pour le consensus, qu’elle présenta elle-même comme «… le fait d’abandonner toute conviction, tout principe, toute valeur et toute ligne de conduite pour une chose en laquelle personne ne croit, mais à laquelle personne n’a rien à redire ; le fait d’éviter les vrais problèmes à résoudre, simplement parce qu’on est incapable de s’accorder. Quelle grande cause aurait pu être remportée sous la bannière de ‘Je suis pour le consensus’ ? » Voilà qui est envoyé, Lady Margareth, même si de tels propos n’ont alors pas concouru à soigner votre popularité… Enfin, pour revenir chez nous, les syndicats ont peut-être livré leur baroud d’honneur, signant la fin probable d’un mode de fonctionnement bancal qui a perduré pendant des décennies. On peut se réjouir de leur renoncement inévitable au « modèle 1936 modifié 1968 », objectivement dépassé ; mais il faut souhaiter que le monde syndical se réforme rapidement, afin de tenir son rôle de force d’intermédiation et de négociation crédible et efficace dans le « dialogue social » – le monologue n’ayant des vertus avérées qu’au théâtre.

La fin d’un folklore

Dans toutes les villes, le circuit des manifestations est quasiment immuable ; c’est pourquoi le chroniqueur était de nouveau aux premières loges pour voir défiler les véhicules très reconnaissables d’EDF. Admettons que la température extérieure était de nature à rafraîchir les velléités piétonnières, mais les électriciens publics n’aiment pas se séparer de leur véhicule de service – même les jours de grève, ce qui ne doit pas être très conforme à leur contrat de travail…. Encore qu’ils se montrent aujourd’hui prudents face à de possibles représailles procédurières, car leurs plaques d’immatriculation étaient systématiquement masquées. On saluera toutefois le courage de ces grévistes motorisés : ils ne s’étaient pas encagoulés pour rendre leur identification totalement impossible. Autant que l’on sache, la grève relève du droit de protestation garanti et encadré par la loi. Pas besoin de finasser. Mais aujourd’hui, l’usage veut que l’on puisse défiler confortablement – et l’on consulte les avocats au préalable pour éviter de crapahuter : l’irrévérence contestataire perd beaucoup de son intensité, et les contestataires eux-mêmes de leur crédibilité. C’est bien l’impression que l’on a ressentie au vu de la procession contrainte des défilés, et à l’écoute des slogans surannés et insincères de tribuns approximatifs. On a cru deviner la soumission au consensus honni par Mrs Thatcher, parmi les anciens combattants de guerres oubliées. Cette forme de protestation folklorique devrait bientôt disparaître : les manifestants savent qu’ils participent à un exercice convenu, dont les épisodes suivants sont déjà écrits.
Il faut se rendre à l’évidence : défiler pour une cause ne rend plus cette cause juste. Ni à pied, ni à cheval, ni en voiture.
Jean-Jacques JUGIE

1- Cité par Margareth Thatcher elle-même dans son 10, Downing Street, Mémoires, Albin Michel, 1993

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