En ces périodes exceptionnellement troublées, chacun s’interroge. Sur la pérennité des entreprises, d’abord, qui conditionne le devenir de l’emploi. Et sur les risques qui pèsent sur le patrimoine privé, largement malmené en ce moment. Accrochez vos ceintures, ça va barder…
Pour qui doit emprunter le TGV, il est prudent désormais d’emporter son panier de pique-nique, comme au bon vieux temps de la locomotive à vapeur. Au cas où le personnel de la Compagnie des Wagons-Lits, qui assure la restauration à bord, aurait ce jour-là décidé une grève. Pourquoi ? Parce que la SNCF envisage de confier le marché à l’opérateur italien Cremonini, mieux-disant dans le dernier appel d’offres. La grève est-elle le meilleur moyen d’inciter la SNCF à conserver son prestataire historique ? Il est évidemment permis d’en douter. « L’offre de Cremonini, certes moins chère, n’est pas crédible économiquement et est basée sur une gestion sociale dégradée », a déclaré l’intersyndicale de Wagons-Lits, dans une formulation grammaticalement indigeste mais lourde de sens : l’offre est assurément crédible, pour peu que Cremonini se montre pingre avec ses salariés. Les Italiens dégradent ainsi la « gestion sociale », sans pour autant devoir employer des Albanais payés au noir. Wagons-Lits n’a pas la taille d’une multinationale, mais celle d’une PME, filiale du groupe Accor. La perte d’un client comme la SNCF, si elle se confirme, laisse augurer un large « dégraissage » des effectifs. En conséquence, l’émoi des salariés est bien compréhensible. Mais au cas d’espèce, il ne s’agit que des effets « normaux » d’un marché concurrentiel, sauf si l’entrée de Cremonini fait partie d’un deal global dans le rapprochement de la SNCF avec NTV (Nuovo Trasporto Viaggiatori), premier intervenant italien privé sur le segment des trains à grande vitesse – le marché du transport international de voyageurs sera ouvert à la concurrence dès le 1er janvier 2010. Le président de NTV n’est autre que le chatoyant aristocrate Luca di Montezemolo, par ailleurs patron de la FIAT et… leader du patronat italien. Un homme qui compte. En tout cas, qu’il y ait ou non des cartes biseautées dans le jeu, le revers de Wagons-lits devrait se propager au niveau de ses sous-traitants. On imagine sans peine l’enchaînement infernal lorsque les défaillances d’entreprises se multiplient, tant à cause de la récession que de la constriction du crédit, scénario auquel nous sommes présentement exposés. La bonne tenue de la consommation française en septembre ne doit pas faire illusion : elle ressemble au chant des cigales avant les premiers froids. Les fourmis vont maintenant verrouiller leur gibecière…
Voie sans issue
Si les inquiétudes quant à l’avenir du marché de l’emploi ne sont pas encore vraiment généralisées sur notre territoire, celles relatives au sort de l’épargne, et du patrimoine en général, sont nettement plus palpables. Il est clair que le marché immobilier ne brille ni par son activité, ni par la stabilité des prix. Il est tout aussi clair que le parcours du marché des actions, dans une volatilité d’ampleur inédite, affole jusqu’au simple titulaire d’une modeste PEA. La chasse à la liquidité provoque des cessions massives, amplifiées par des informations d’une sottise confondante : si l’on en croit les brillantes péroraisons des analystes lors de ces derniers jours, c’est « le risque d’une récession généralisée » qui provoquerait la débâcle. Diable ! Il était temps que les gestionnaires prissent conscience de ce « risque », clairement identifié comme très probable depuis plus d’un an. La Bourse n’anticiperait-elle plus ? Pas les analystes, en tout cas : ils ont livré d’optimistes prévisions de bénéfices pour les grandes sociétés sur l’exercice en cours, comme si rien ne s’était passé sur le marché du crédit. Et le plus surprenant : certains économistes renommés estiment que la crise en cours n’emportera qu’une récession de courte durée, parce que « la leçon de la crise de 1929 a été tirée ». L’observation est pertinente, en ce sens que gouvernements et banques centrales pratiquent des transfusions massives. Mais si les autorités de 1929 ne sont pas intervenues, avec les conséquences que l’on connaît, est-ce nécessairement le bon plan aujourd’hui de faire l’exact contraire ? Eh bien, entre nous, rien n’est moins sûr. Pour la bonne et simple raison que la nature du problème est singulièrement différente : la masse de dettes toxiques dépasse l’entendement et les moyens gouvernementaux. Mobiliser des fonds et des garanties, même très importants, c’est tenter de remplir le tonneau des Danaïdes : l’échec est inévitable.
Pour tout détenteur d’un patrimoine, fût-il modeste, la question est de savoir combien de temps les autorités vont tenter d’écoper avant que le navire ne sombre. Durant cette période (de forte récession), le cash rapportera un maximum, avant que le prévisible naufrage des monnaies ne vienne le siphonner. Ce sont alors les biens réels qui sauveront la mise : les immeubles et le foncier, bien sûr ; les actions, qui auront préalablement beaucoup souffert, et… l’or, actuellement en baisse, qui pourrait tirer son épingle du jeu dans le nouveau système financier à mettre en place.
Bien que la BCE n’en possède pas beaucoup : un peu plus de 18 millions d’onces (560 tonnes), alors que la seule Banque de France en conserve plus de 83 millions (soit 2 594 tonnes). Et si nous avons bien décrypté le rapport de la FED, cette dernière en détiendrait encore environ 8 150 tonnes. Pour un métal qui ne constitue officiellement plus aucune référence monétaire, c’est quand même beaucoup. Toute la difficulté, on s’en doute, réside dans le timing possible de ces événements.
Si les économistes qui prévoient une récession courte ont raison, le système ne devrait pas tarder à s’effondrer…
Jean-Jacques JUGIE
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