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Les Echos Judiciaires du 07 février 2012
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Allemagne : une longue cure d’austérité

Paradis de la discipline, l’Allemagne a su imposer une longue cure d’austérité à ses salariés spécialisés. Mais ceux qui sont dépourvus de spécialisation sont désormais payés au lance-pierre. Si bien que les syndicats exigent maintenant l’instauration d’un salaire minimum. Impossible, disent les économistes : cela tuerait l’emploi. Etonnant, non ?

Selon les conventions sociales du Vieux Continent, il est inconvenant de parler d’argent dans les soirées mondaines. Sauf de l’argent des autres, bien entendu : il n’est pas interdit de s’interroger sur la bonne ou mauvaise fortune de tel ou tel, suspect de coûteuses galipettes ou engagé dans des affaires risquées : l’information est précieuse et la médisance tellement agréable. Au contraire, dans la société américanisée, le sujet n’est pas tabou. Il est même de bon ton d’en faire étalage, comme pour les dames d’arborer un décolleté trop avantageux pour être innocent. Tel était du moins l’usage constant à une période récente. Mais les temps changent. Aux Etats-Unis en général et dans la City londonienne en particulier, les (très) gros salaires sont maintenant pris par l’obsession de la discrétion et de l’humilité. Tout juste s’ils ne troquent pas leur costume de soie contre de la confection « prolétarienne », leur Rolex contre une Swatch et leur maîtresse sophistiquée contre une brave lingère. C’est que tout à coup, au sein d’une opinion habituellement fascinée par la réussite matérielle et les paillettes qui vont avec, les rémunérations pharaoniques ne passent plus pour la juste récompense de la performance individuelle, mais pour un pillage éhonté des ressources communes.

Cette nouvelle approche est peut-être aussi caricaturale que la précédente, mais il faut bien admettre qu’elle n’est pas totalement dénuée de fondement. Il est peu probable que les bénéficiaires des largesses d’un système agonisant soient conscients de l’outrance de leurs rémunérations. Mais ce n’est guère étonnant : il est dans la nature humaine de percevoir le monde à l’aune de son nombril, et donc de protéger ses avantages au-delà de toute raison. De la même façon, il est constant que les individus sont tentés de ruer dans les brancards lorsqu’ils estiment être injustement traités. Et se mettent alors à parler d’argent. Du leur. Apparemment, commencent à faire surface les premiers bouillons d’un brouet de mécontentement.

Bonnet d’âne aux économistes

Une fois n’est pas coutume, c’est l’Allemagne qui donne le signal de la grogne des travailleurs. Les syndicats réclament l’instauration d’un salaire interprofessionnel minimum, qui existe dans dix-huit Etats de l’Union européenne (dont la France, avec le Smic). En effet, la tradition allemande repose sur la négociation des salaires par branche professionnelle, un processus qui a bien fonctionné jusqu’à maintenant, les syndicats étant respectés par leurs adhérents et considérés comme « responsables » par les employeurs. Du reste, c’est au nom de cette même responsabilité que les syndicats ont fait accepter par leurs ouailles les baisses de salaires qui ont garanti la compétitivité de l’industrie allemande : l’austérité en échange d’un moindre recours à la délocalisation. Seulement voilà : si les ouvriers spécialisés ont subi de longues années de régime, les employés des « services » ont été mis au régime sec, avec des salaires horaires tellement faibles que les plombiers polonais les refuseraient. Selon un institut spécialisé, 21% des Allemands seraient concernés par ces rémunérations misérables, qui excluent les familles d’une vie normale. On se doute que les revendications des syndicats de salariés n’ont pas reçu la faveur de leurs homologues patronaux. Bien que 70% de la population se montre favorable à l’instauration d’une telle mesure, le gouvernement, et Angela Merkel en particulier, s’y déclarent farouchement opposés. Sur l’argument ordinaire de la doctrine libérale, selon lequel l’augmentation des salaires serait un facteur de destruction d’emplois. Comme si l’économie se ramenait à une histoire de baignoire et de robinet, ce que continuent de penser les économètres qui bidouillent leurs équations sur le sujet.

Une récente étude de l’Université libre de Berlin, en collaboration avec l’Institut Ifo de Munich, annonce sans sourciller le verdict : 1% d’augmentation des salaires détruirait 0,75% d’emplois. Quel que soit l’âge du capitaine… Défendre de tels raisonnements, dans un monde globalisé, relève de cette étape de la schizophrénie qui précède la folie furieuse. Car que concluent les éminents chercheurs ? Que pour favoriser la reprise, il faut activer la production ; pour activer la production, il faut encourager la consommation ; pour encourager la consommation, il faut doper les revenus ; mais en dopant les revenus, on condamne l’emploi, donc la consommation, donc la reprise. Après cela, allez expliquer aux contribuables qu’il leur faut payer des fortunes à des organismes, instituts, commissions et autres faiseurs de gris-gris, pour obtenir des conclusions « scientifiques » aussi navrantes.

Dans n’importe quel collège de banlieue, un gamin qui se hasarderait à des développements aussi absurdes serait moqué par tous ses camarades. Dans les instances gouvernementales, personne ne remarque plus que la production des économistes relève d’une science de bastringue et s’approche dangereusement de la fumisterie.

On demande d’urgence une âme charitable qui veuille bien mettre au parfum nos astrophysiciens de l’économie. Et les avertissent que la Terre n’est pas plate. Merci d’avance.


Jean-Jacques JUGIE



© Les Echos Judiciaires Girondins - Journal N° 5659 du 02/04/2010. Tout droit révervé.

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