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Les Echos Judiciaires du 21 février 2012
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L’entreprise face à l’emploi


Le calendrier électoral n’est pas étranger au sursaut d’intérêt pour l’emploi. Le problème est certes bien réel. Mais les solutions improbables : l’emploi n’est qu’une variable accessoire du cadre économique dominant. Bien qu’il conditionne le pouvoir d’achat des ménages. La contradiction ne pourra être levée que par la redéfinition de l’entreprise.


Après le psychodrame de la dégradation de la notation de la dette, voici maintenant affleurer le thème qui devrait occuper l’espace médiatique jusqu’à la présidentielle : celui de l’emploi. Non que la préoccupation soit nouvelle ou que l’aggravation du chômage ait fait une apparition subite et inattendue : la désertification des sites industriels, traditionnels gros employeurs, s’est poursuivie l’année dernière à sa cadence antérieure. Point de surprise, donc, dès lors que le secteur fourre-tout des « services », supposé combler le vide laissé par le repli industriel, ne répond pas aux attentes qui ont été investies en lui. Il ne faut pas ici incriminer le manque d’idées ni l’absence d’esprit d’entreprise chez les Français, mais plutôt la mollesse de la demande : la consommation de services nouveaux est nécessairement liée au pouvoir d’achat des ménages, lequel ne fait pas d’étincelles dans le contexte présent. En outre, les services à forte intensité de main d’œuvre se trouvent confrontés à une situation paradoxale : un coût salarial trop élevé pour être compatible avec des prix de prestations conformes au marché, en dépit de rémunérations considérées comme rachitiques par ceux qui les perçoivent. Ainsi, l’effet d’arasement des salaires de l’industrie (pour les employés peu ou pas qualifiés), conséquence directe de la concurrence mondiale des rémunérations, se propage aux emplois de services non susceptibles de délocalisation. Là non plus, il ne s’agit pas d’une surprise, bien que le discours officiel ait régulièrement évacué cette perspective comme relevant d’un fantasme antimoderne. A sa décharge, il faut toutefois admettre que le politique ne peut pas grand-chose pour contrarier une telle évolution, dès lors que la liberté des échanges est sacralisée et les taxations douanières diabolisées. On ne peut occulter cette évidence : sous le régime économique dominant, l’entreprise doit dégager du profit : c’est la première condition de sa survie. Il est donc parfaitement rationnel, pour ses dirigeants, de mettre en place les moyens appropriés, en ce compris les délocalisations, les restructurations, les licenciements, l’«optimisation fiscale» voire la fraude – qui peut être décidée par une analyse parfaitement lucide des risques encourus par rapport aux bénéfices escomptés. Telles sont les règles du jeu en vigueur dans le monde réel.

Entrepreneurs contre financiers

On relève les suggestions de l’Association CroissancePlus, réunissant quelques centaines d’entreprises dites « de croissance » et bénéficiant à ce titre d’une audience attentive. Les propositions pour améliorer l’embauche passent par des mesures destinées à « baisser le coût du travail, accroître la flexibilité et améliorer la compétitivité des entreprises », selon la synthèse du président de l’Association. S’il n’est pas expressément suggéré d’abaisser le niveau nominal des salaires, il est proposé de transférer sur d’autres taxations (CSG et TVA, en particulier) une partie ou la totalité (selon les personnels concernés) des charges sociales présentement supportées par l’entreprise. C’est-à-dire faire intégralement supporter aux consommateurs le prix de la compétitivité des entreprises. Cette approche « comptable » de la question est parfaitement rationnelle. Mais elle signifie, en d’autres termes, que la performance des firmes, soumises à la pression de la concurrence internationale – posée comme irréductible –, constitue la finalité de l’activité humaine ; que toutes les autres variables sociales sont soumises à cet objectif transcendantal, fût-ce au prix de l’appauvrissement délibéré de la majorité des populations. On mesure ici la limite du raisonnement, pourtant très logique dans le paradigme économique dominant : car la réduction massive du pouvoir d’achat des ménages entraîne nécessairement une moindre consommation, donc une baisse de l’activité et par corollaire une fragilisation des entreprises. Voire leur disparition. En langage courant, c’est se tirer une balle dans le pied. La crise que nous traversons met à nu les contradictions dérangeantes du système que nous avons adopté, qui a certes généré d’incontestables succès, mais se trouve aujourd’hui dans l’impasse. Et toute tentative rationnelle de réparation provoque plus de dommages que d’avantages. L’invention de notre organisation sociale future, qu’elle résulte de la « refondation du capitalisme » ou de tout autre concept éphémère, emportera la nécessité de redéfinir l’entreprise. Laquelle a été un formidable dispensateur de richesses, par les produits et services qu’elle crée, par l’emploi qu’elle génère, par les découvertes qu’elle suscite, par la dynamique qu’elle provoque. L’entreprise, c’est un chef-d’œuvre du capitalisme, tant qu’elle est aux mains… d’entrepreneurs. Depuis que les financiers ont pris les commandes des grandes firmes, le charme s’est rompu. La grande entreprise a abandonné sa vocation à produire des biens et services de qualité, en méritant la fidélité de ses clients et la confiance de ses salariés – selon « l’idéal de perfection » grec, tel que le définit Ferreiro. Elle est devenue une machine à produire de l’argent, au profit exclusif du staff et des actionnaires, par n’importe quel moyen, honorable, sulfureux voire délibérément malhonnête – selon « l’idéal de puissance » anglo-saxon. On est au regret d’affirmer que sous cette approche, le problème de l’emploi restera insoluble



Jean-Jacques JUGIE



© Les Echos Judiciaires Girondins - Journal N° 5849 du 27/01/2012. Tout droit révervé.

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