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Charonne 1962, ces souvenirs de la répression « qui ne s’effacent pas »

Ce 8 février 1962, elle n'entend pas le bruit mat des matraques sur les corps et les crânes, elle ne perçoit pas les supplications des manifestants. Ecrasée sous un magma humain métro Charonne à...

Les funérailles, le 13 février 1962 à Paris, des victimes de la manifestation du 8 février 1962 pour la paix en Algérie (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse - -)

Ce 8 février 1962, elle n’entend pas le bruit mat des matraques sur les corps et les crânes, elle ne perçoit pas les supplications des manifestants. Ecrasée sous un magma humain métro Charonne à Paris, Maryse Tripier n’a qu’une obsession: respirer.

Des personnes blessées lors de heurts violents entre la police et des manifestants anti-OAS, le 8 février 1962 au métro Charonne, à Paris (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse – -)

Soixante ansplus tard, la patine du temps n’a rien dissipé de cette page sanglante de la guerre d’Algérie. « Ca fait partie des souvenirs qui ne s’effacent pas », assure la septuagénaire.

Les funérailles, le 13 février 1962 à Paris, des victimes de la manifestation du 8 février 1962 pour la paix en Algérie (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse – -)

« C’était une situation irréelle », poursuit celle qui est restée communiste « par devoir » pour les dizaines de personnes blessées et les neuf autres tuées lors de l’intervention des forces de l’ordre.

(Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse – Guillaume BONNET)

La plus jeune avait 16 ans, un de moins qu’elle, venue défiler à Paris avec des milliers d’autres à l’appel de la CGT, de l’Unef ou du Parti communiste (PCF) contre l’Organisation armée secrète (OAS), le bras armé clandestin des ultras de l’Algérie française.

« On connaissait la violence policière », raconte Nicolas Devers-Dreyfus, 15 ans à l’époque. « La guerre était arrivée en métropole », entre attentats du FLN algérien et plastiquages en série de l’OAS, résume ce fils de résistants. 

A 19h30 boulevard Voltaire, « l’ordre de dispersion vient d’être donné, la foule allait se disloquer ».

Mais le lycéen aperçoit « cette ligne d’imperméables noir luisants ». Elle barre l’accès à la place de la Nation et se met en branle. Il s’enfuit et se réfugie derrière une porte cochère. De là il entend « le piétinement de la charge policière ».

– « Des gens et du sang » –

Quelques mètres plus bas, Maryse Tripier entend « tout le monde crier », puis plus rien. La peur la saisit, le mouvement de la foule la précipite dans les escaliers du métro, devenus goulot d’étranglement. Elle chute.

« Il y avait les marches, quelqu’un, et moi. Et puis après beaucoup de gens au-dessus, et du sang. J’avais peur qu’ils m’étouffent ». « Il va y avoir des ambulances qui vont venir à mon secours », se persuade-t-elle. « J’étais naïve, j’avais foi en les institutions ».

A l’extérieur, les bidules, ces manches de pioches brandies par la police, frappent. Les gaz lacrymogènes et grilles d’arbre en fonte tombent sur les corps.

Quand le calme revient après 21h30, des dizaines de chaussures et des tâches de sang témoignent de la violence de la répression.

Maryse est extirpée des marches et se retrouve hagarde sur le quai du métro. Ce n’est que le 13 février, dans le silence des centaines de milliers de personnes réunies pour les funérailles des manifestants tués, qu’elle saisira l’ampleur du drame.

Ce 8 février, le président Charles « de Gaulle ne veut pas que l’indépendance soit arrachée par la rue, qu’elle soit algérienne ou celle du mouvement ouvrier. Maurice Papon, préfet de combat, doit tenir la rue », explique Emmanuel Blanchard, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Versailles-Saint-Quentin.

Mais la rue se souviendra de cette brutalité.

– Une mémoire rouge –

« Vu le contexte d’alors, les mensonges du ministre de l’Intérieur, vers qui porter plainte ? Nous étions plus dans le politique que dans le juridique », explique Maryse Tripier qui n’attend pas de réparations, en dépit des séquelles physiques et morales. 

D’autres ont intenté des actions en justice, mais les enquêtes judiciaire et administrative n’ont mené nulle part. Mme Tripier continue toutefois à réclamer la reconnaissance de ce « crime d’Etat ».

Pendant des années, Charonne a occulté la répression de la manifestation d’Algériens du 17 octobre 1961 dont la mémoire « était difficile à porter car, en plus « de la dissimulation de l’Etat », elle était celle d’une « organisation clandestine, qualifiée de terroriste par l’Etat français », explique M. Blanchard.

A l’opposé, « le PCF, principal parti de l’époque, peut mobiliser la société et proposer un récit qui replace les +martyrs de Charonne+ dans le récit d’une histoire longue du mouvement ouvrier », poursuit M. Blanchard. Or, « la transition mémorielle » et « l’affaiblissement progressif de la mémoire rouge et son contre-récit » ont contribué selon lui à reléguer Charonne dans l’oubli.

Les événements du 17 octobre ont fait leur apparition dans les années 1990 dans les manuels scolaires du secondaire, à la faveur de photos, de livres ou de films dédiés, confirme Benoît Falaize, spécialiste de l’histoire de l’enseignement à Sciences Po. Depuis l’an 2000, il n’est en revanche plus fait mention de Charonne.

al/pa/pb     

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