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L’immigration est devenue « le ciment » du populisme, juge l’historien Hervé Le Bras

Forte immigration rime-t-elle avec montée du vote populiste ? Pas si simple, explique l'historien Hervé Le Bras, qui estime dans un entretien avec l'AFP que l'immigration joue, en revanche, un rôle de "ciment" idéologique pour...

L'historien et démographe Hervé Le Bras, à Paris, le 31 janvier 2022 (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse - Geoffroy VAN DER HASSELT)

Forte immigration rime-t-elle avec montée du vote populiste ? Pas si simple, explique l’historien Hervé Le Bras, qui estime dans un entretien avec l’AFP que l’immigration joue, en revanche, un rôle de « ciment » idéologique pour l’extrême droite en France comme en Europe.

Marine Le Pen le 9 septembre 2017, à Brachay (Aube), où elle avait récolté 90% des suffrages (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse – FRANCOIS NASCIMBENI)

Si ces mouvements s’appuient sur des diatribes anti-immigration, celles-ci ne trouvent pas ou peu d’écho dans les zones où sont installés les étrangers visés, démontre l’historien et démographe dans « Le grand enfumage » (éditions de l’aube), à paraître jeudi à deux mois du scrutin présidentiel, un livre sous forme d’étude comparative des ressorts populistes en France et chez six voisins: Italie, Espagne, Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, Suisse.

« L’immigration est présentée comme une gêne dans la vie quotidienne », « or c’est là où il n’y en a pas qu’on les juge gênants », résume le directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), cartes et données à l’appui.

En France, seuls 4% d’immigrés vivaient en 2017 dans l’Aisne, département où Marine Le Pen avait glané 30,7% des voix à la dernière présidentielle, tandis que la présidente du RN avait récolté 13% des suffrages en Seine-Saint-Denis, où vivent 30% d’étrangers. 

Jusqu’à l’année dernière, rappelle Hervé Le Bras, Marine Le Pen avait l’habitude de faire sa rentrée à Brachay, un petit village de l’Aube où elle avait récolté 90% des suffrages en 2017. Et où « il n’y a pas un immigré, dans les communes autour non plus », insiste-t-il.

– « Clé universelle » –

« Quand vous cartographiez commune par commune, vous voyez que les deux cartes sont presque l’inverse l’une de l’autre »: une implantation des immigrés dans les grandes agglomérations, viviers d’emplois, et des votes populistes émanant des zones rurales.

Une logique qui vaut aussi pour le FPÖ autrichien, pour Vox en Espagne, l’UDC en Suisse, la Ligue du Nord en Italie, l’AfD ou Pegida en Allemagne, Boris Johnson et Nigel Farage en Grande-Bretagne…

Car s’il ne fait pas recette partout, le thème de l’immigration est devenu un « leitmotiv » des partis populistes, au sein desquels il est d’abord un ressort « opportuniste » avant de devenir « de plus en plus central et finalement définir l’identité de ces mouvements », décrit l’historien, 78 ans.

« Sans l’invocation de l’immigration, l’ensemble des mesures proposées par les partis populistes n’auraient pas de cohérence », estime-t-il. 

« Dès qu’on sort de l’anti-immigration, les thèmes sont très différents, certains sont libéraux, d’autres étatiques… L’immigration tient tout parce qu’on peut tout rapporter à l’immigration. Dans les discours d’extrême droite, on lui impute la vie chère, le chômage, la criminalité… Vous prenez n’importe quel sujet et vous dites +C’est les immigrés!+. »

Par exemple, « comment (le candidat Eric) Zemmour va-t-il équilibrer toutes ses promesses économiques ? Il répond qu’il va récupérer les milliards d’euros que coûtent les immigrés », illustre Hervé Le Bras. « C’est le ciment de la théorie, une clé d’explication universelle. »

Mais pourquoi est-ce l’immigration qui joue ce rôle de catalyseur ?

– Totalitarisme –

Pour qu’il y ait populisme, « il faut qu’il y ait un peuple, homogène », souvent fantasmé, répond l’auteur. « Les mouvements d’extrême droite le définissent par opposition: le peuple, c’est ce qui n’est pas immigré ».

Reste que, s’ils veulent accéder au pouvoir, ces mouvements doivent bien souvent adoucir leurs positions, au risque de se faire « dépasser sur leur droite ».

C’est ce qui s’est passé avec Matteo Salvini et le mouvement cinq étoiles (M5S) en Italie, Pegida doublé par l’AfD en Allemagne et ce qui se profile en France, avec « la stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen qui crée un espace identitaire pour Eric Zemmour », observe-t-il.

Et à chaque dédoublement, « le thème de l’immigration devient plus fort ».

« L’immigration joue pour le populisme le rôle de la race pour le nazisme et de la classe pour le communisme », juge Hervé Le Bras: un socle idéologique qui se cristallise, désormais, sur la notion controversée de « grand remplacement » (de la population européenne par une population immigrée non européenne).

Au risque de faire basculer le populisme vers le totalitarisme, assume Hervé Le Bras.

Car là où le thème de l’immigration charrie une vision « passéiste », le grand remplacement offre une projection vers l’avenir: « Les régimes stalinien et hitlérien, c’était l’avenir, l’homme du futur, avec Hitler qui créait des camps (avec) des enfants blonds aux yeux bleus pour reconstruire la race aryenne », poursuit-il. 

« C’est en ce sens que c’est une clé de voûte. Parce que le durcissement est de plus en plus net ».

sha/cel/bow

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