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Loïc Pageot, le magistrat qui traque les policiers « ripoux » de Seine-Saint-Denis

Dans son viseur, les "ripoux" de la police. Loïc Pageot, procureur-adjoint de Bobigny, est le garde-fou des forces de l'ordre en Seine-Saint-Denis. Ni pro ni anti-flic, le magistrat traque la "preuve matérielle", seule qui vaille...

Le procureur-adjoint Loïc Pageot, le 14 décembre 2021 à Bobigny (Seine-Saint-Denis) (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse - JULIEN DE ROSA)

Dans son viseur, les « ripoux » de la police. Loïc Pageot, procureur-adjoint de Bobigny, est le garde-fou des forces de l’ordre en Seine-Saint-Denis. Ni pro ni anti-flic, le magistrat traque la « preuve matérielle », seule qui vaille dans des affaires où c’est parole contre parole.

Le procureur-adjoint Loic Pageot, le 14 décembre 2021 à tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse – JULIEN DE ROSA)

Faux PV, policiers violents, propos racistes, drogue volatilisée, jusqu’à commettre des actes criminels : Loïc Pageot fait juger depuis 12 ans par le tribunal de Bobigny ceux qui, dit-il, « décrédibilisent » la fonction.

Dans la deuxième juridiction de France, il est l’unique magistrat chargé des dossiers impliquant les policiers de Seine-Saint-Denis. « Je ne subis pas de pression », assure ce vendéen d’origine, âgé de 64 ans, qui « ne traite pas la délinquance du quotidien » et ainsi n’est « pas en contact avec la police ».

Sur son bureau parfaitement rangé se dressent des piles de dossiers multicolores, auxquels s’ajoutent ceux qui débordent des armoires. Il suit en moyenne « 300-400 dossiers » qui aboutissent à « une cinquantaine de poursuites ».

Pour la grande majorité, c’est « classement 21 », -du nom du code informatique pour manque de preuve- quand il estime que l’infraction est insuffisamment caractérisée. 

« Je mets sur le même tableau les témoignages », souligne le procureur : « une victime présumée qui a sa version et le policier qui n’a pas la même, souvent soutenu par ses collègues ». « On ne condamne pas au bénéfice du doute », insiste-t-il, concédant parfois classer sans suite à regret.

Dans les affaires de violences policières, « 90% des condamnations se font parce qu’une vidéo a été tournée », explique le magistrat.

– La preuve par l’image –

Il cite l’exemple d’un policier qui avait décoché deux coups de poing à un lycéen handicapé lors d’un contrôle en 2016 aux Lilas. L’affaire avait été classée, avant qu’émerge une vidéo amateur.

Autres images, celles d’un ressortissant égyptien à la dérive dans la Seine se faisant insulter par un policier: « un bicot comme ça, ça ne nage pas ». A l’audience, le magistrat a salué l' »acte citoyen » du vidéaste. Dans cette affaire, six policiers ont été condamnés jeudi à des peines allant jusqu’à six mois de prison ferme.

Ses réquisitions les plus lourdes: trois ans de prison dont dix-huit mois ferme contre des « ripoux » de la BAC de Stains. Cinq policiers soupçonnés d’avoir racketté des trafiquants pour revendre leur marchandise. Décision attendue le 3 février.

S’il s’en désole, le magistrat ne s’étonne plus de ces pratiques dans le département le plus pauvre de l’Hexagone, miné par le trafic de stupéfiants où « des jeunes fonctionnaires débutent sans hiérarchie, avec de l’argent facile, la tentation est facile ».

Parmi ses dossiers médiatiques, celui de la compagnie de sécurisation et d’intervention (CSI 93) visée par une quinzaine d’enquêtes pour des faits de vol, de violences, de détention de drogue et de faux PV.

S’il y a un procès d’assises qui a marqué le magistrat, c’est celui d’une mère de famille malienne. Avec d’autres habitants de sa cité, elle contestait l’interpellation de son fils -confondu à tort avec un fuyard. Le ton est monté, les policiers ont tiré une grenade de désencerclement. La mère de famille a été éborgnée.

Pour celui qui représentait l’accusation, il y a eu « un dérapage total des policiers », finalement acquittés en appel pour « légitime défense ».

« Quelle image donne-t-on à cette famille étrangère parfaitement intégrée ? », s’interroge-t-il encore aujourd’hui.

– « Justice d’abattage »-

Dans les prétoires, Loïc Pageot, crâne dégarni, verbe précis, caractère affable, fait l’unanimité contre lui. 

« Il parle beaucoup mais ne fait pas grand chose en matière de violence policière », regrette Me Arié Alimi, régulièrement aux côtés des victimes. « Ses réquisitions sont dures sans qu’il prenne en compte le contexte », juge a contrario Erwan Guermeur, secrétaire départemental Unité SGP.

« Tous les noms d’oiseau lui glissent dessus, son arme repose sur le code de procédure pénale », confie Fabienne Klein-Donati, ex-procureure de Bobigny qui a travaillé sept ans à ses cotés. Elle loue « un collègue méticuleux, mesuré dans ses décisions, qui n’est jamais dans l’invective ».

Parquetier depuis toujours, familier des tribunaux d’Ile-de-France, il découvre, en débarquant à Bobigny en 2010, « une juridiction où on passe notre temps à planter des clous qui ressortent ».

A l’image du département, « le tribunal manque de moyens », « de considération », est « en retard sur ses homologues allemands ou espagnols », dépeint celui qui est également membre de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme.

Les jeunes magistrats, notamment les femmes, quittent le navire après trois ans « usés » par « des journées interminables, une justice d’abattage » où il « n’est pas évident de faire de la justice de qualité », analyse-t-il sans détour. 

Après « 45 années dans la justice », le magistrat donne rendez-vous fin « décembre 2022 ou début janvier 2023 » pour son dernier grand procès d’assises. Il représentera l’accusation dans l’affaire Théo, du nom du jeune homme noir de 22 ans, handicapé à vie après avoir été blessé au niveau de l’anus par le coup de matraque d’un policer.

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