Couverture du journal du 01/07/2022 Consulter le journal

Marseille revisite ses « histoires » d’Algérie

Avant-poste de la France coloniale, port d'arrivée pour des milliers d'ouvriers algériens puis pour les rapatriés à l'indépendance de l'Algérie il y a 60 ans, Marseille concentre des histoires franco-algériennes multiples...

Jacques Pradel, président de l'Association nationale des pieds-noirs progressistes, le 31 janvier 2022 à Marseille (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse - Christophe SIMON)

Avant-poste de la France coloniale, port d’arrivée pour des milliers d’ouvriers algériens puis pour les rapatriés à l’indépendance de l’Algérie il y a 60 ans, Marseille concentre des histoires franco-algériennes multiples et souvent douloureuses qu’elle commence à revisiter.

(Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse – Yasmine SELLAMI)

Dans la deuxième ville de France, « on estime que sur plus de 800.000 habitants, près de 200.000 sont concernés de près ou de loin par l’Algérie », souligne Samia Chabani, directrice d’Ancrages, centre de ressources sur l’histoire et les mémoires des migrations à Marseille.

Des Européens venant d’Algérie débarque à Marseille, le 25 mai 1962 (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse – -)

Parmi elles, les pieds-noirs, Européens originaires de France, d’Espagne ou d’Italie, établis en Algérie depuis des générations et rapatriés dans l’urgence et la douleur après une guerre qui fit près de 500.000 morts civils et militaires, dont quelque 400.000 Algériens, selon les historiens.

Des harkis, en provenance d’Algérie, arrivent à Marseille, le 12 juin 1962 (Tous droits réservés. © (2022) Agence France-Presse – -)

Mais aussi des harkis, combattants supplétifs musulmans de l’armée française, des Marseillais appelés à combattre en Algérie, ainsi que des immigrés algériens, parfois militants indépendantistes, et les descendants de tous ces groupes.

Les grandes cités de Marseille construites à la va-vite dans les années 1960 virent passer une partie de ces populations ballottées entre les deux pays. 

Des Algériens fuyant la « décennie noire » (1991-2002) ou des étudiants ont ensuite rejoint la ville portuaire. 

Chaque semaine, les ferries blancs reliant Alger symbolisent les liens toujours forts entre ces cités méditerranéennes « miroirs ».

Quand il s’agit d’évoquer la guerre d’Algérie et les 130 ans de colonisation, les mémoires restent « compartimentées », constate l’historienne Karima Dirèche, spécialiste de l’Algérie au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). 

S’il existe un monument aux rapatriés, il n’y a pas de lieu du souvenir faisant consensus entre les mémoires blessées.

Certains à Marseille travaillent pourtant au dialogue de ces histoires.

Comme Jacques Pradel, président de l’Association nationale des pieds-noirs progressistes, qui, avec Ancrages et des associations de la diaspora algérienne et antiracistes, organisent des commémorations pour les accords d’Evian. 

Une démarche peu commune, beaucoup de pieds-noirs refusant de commémorer ces accords qu’ils vivent comme un moment sombre.

Né à Tiaret (nord-ouest de l’Algérie), Jacques Pradel a grandi dans « une famille de colons français, un milieu privilégié », même si l’ancêtre arrivé au XIXe siècle « était un petit paysan du Tarn chassé par la misère »

« Comme mes parents étaient fondamentalement antiracistes, cela m’a aidé à ouvrir les yeux sur la réalité » du système colonial, raconte à l’AFP ce scientifique retraité. A 18 ans, pour éviter d’être enrôlé de force dans l’Organisation de l’armée secrète (OAS) luttant contre l’indépendance de l’Algérie, il part en France. Ses parents suivront.

– « Réconciliation sincère » –

Même si des blessures restent – l’exil, la perte de cet ami d’enfance algérien qui se détourna de lui pendant la guerre -, il milite pour une réconciliation « sincère et durable » entre les deux pays. Sa bibliothèque regorge d’ouvrages sur l’Algérie, mais sans nostalgie, avec nombre d’auteurs algériens contemporains.

La réconciliation passe par la pénétration dans la société du « formidable travail des historiens », dit celui qui approuve la déclaration du président français Emmanuel Macron admettant que la colonisation était « une vraie barbarie ».

Ancrages raconte de son côté les histoires souvent oubliés des Algériens de Marseille. Comme ces ouvriers recrutés en masse par les industries de la région et qui s’étaient reconstitués un foyer dans les rues étroites de Belsunce.

« Le café nord-africain y constitue un lieu de sociabilité, d’expression musicale, mais c’est là aussi que s’organisent les revendications pour l’indépendance », rappelle Samia Chabani en illustrant ses propos avec la façade désormais murée du Moka. 

Pendant la guerre, « ces cafés seront très contrôlés par la police française et certains immigrés internés », rappelle-t-elle.

Fatima Sissani, établie à Marseille, a elle réalisé un documentaire sur des femmes engagées dans le Front de libération nationale (FLN), pour comprendre l’histoire d’une guerre que ses parents, immigrés en France, taisaient.

En mai dernier, Marseille a donné le nom d’un tirailleur algérien ayant participé à la libération de la ville en 1944, Ahmed Litim, à une école auparavant baptisée Bugeaud, un militaire colonisateur, même si mi-février aucune plaque n’était encore visible avec ce nouveau nom.

« Une école ne saurait ériger en modèle un bourreau des guerres coloniales. Nous ne pouvons ni l’expliquer ni le justifier à nos enfants », avait plaidé le maire Benoît Payan.

Fadila avait elle un grand-père algérien ayant combattu pour la France en 1914-1918. Cette Marseillaise aimerait que ces histoires soient mieux connues.

Préférant taire son nom, car le sujet de la guerre d’Algérie reste sensible, elle voudrait qu’un jour les blessures cicatrisent: « Parce que la France et l’Algérie, on est liés, comme ça ensemble », dit-elle en croisant les doigts de ses mains.

iw/ol/sp/ao/thm

Annonces légales

Vos annonces légales au meilleur prix dans toute la France.

Avocats, Notaires, Experts-comptables

Particuliers et Entrepreneurs

Formalités juridiques

Soulagez vos équipes et libérez du temps pour des travaux à forte valeur ajoutée.

Vos formalités juridiques