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10e édition des Tribunes de la presse : Entre deux mondes

La 10e édition des Tribunes de la presse s’est tenue la semaine dernière en mode 100 % digital et on peut retrouver les échanges en replay pour s’imprégner d’un monde post-Covid à réinventer… Sans oublier celui d’où nous venons.

10e édition des Tribunes de la presse digital bordeaux entre deux mondes

10e édition des Tribunes de la presse © Shutterstock

La 10e édition des Tribunes de la presse s’est tenue la semaine dernière en mode 100 % digital et on peut retrouver les échanges en replay sur le site des Tribunes de la Presse pour s’imprégner d’un monde post-Covid à réinventer… Sans oublier celui d’où nous venons.

En plus de faire de trop nombreuses victimes, la pandémie a figé nos vies et ébranlé nos certitudes, paralysé les économies et revu nos priorités en superposant de nouvelles peurs à celles du dérèglement climatique ou des menaces sur la biodiversité. « Un nouveau monde ? », questionnait le premier débat de ces trois jours ancrés à Bordeaux. Étienne Klein, philosophe des sciences, rappelle qu’on parlait d’effondrement juste avant d’imaginer le monde d’après… « Nous sommes bien dans le même monde, ce sont les modalités qui ont changé. » Bernard Guetta, parlementaire européen et journaliste, note que si l’État était considéré comme un problème, il s’impose aujourd’hui comme la solution et l’Europe aussi avec les 750 milliards du plan de relance. « Par ailleurs, un changement radical est à suivre aux États-Unis, peut-être un nouveau New Deal. » Cécile Renouard, présidente du Campus de la transition, observe l’économie sociale et solidaire à la lueur de la crise, l’utilité sociale de métiers non valorisés. Elle invite à réfléchir à un socle commun savoir, savoir-faire, savoir être pour transformer nos modes de vie. D’autres règles du jeu économique mondial pourraient passer par une réforme des normes comptables, avec un plancher social et environnemental.

MONDIALISATION CONTRE RELOCALISATION

La réflexion sur le déclin de la mondialisation au profit d’une relocalisation – la crise sanitaire appuyant où la crise de 2008 et la guerre commerciale sino-américaine avaient déjà fait mal – laisse une faible probabilité de retour au « monde insouciant d’avant la crise, de commerce sans entrave ». The Economist prédit : « Dites au revoir à la mondialisation et craignez ce qui va la remplacer ». Lucile Schmid, vice-présidente de La fabrique écologique, observe un retour de l’interdépendance, un lien à la Chine « qui était considérée comme notre grand sous-traitant, mais relève d’une profonde complexité ». Elle peut devenir leader sur les questions environnementales. « Cette crise témoigne d’une envie de retrouver la vie d’avant, mêlée à une nécessité de la transformer en profondeur.

L’enjeu de responsabilité collective, sur fond de Green Deal, pose la question de la juste affectation des ressources

Comment les entreprises peuvent-elles participer ? » L’enjeu de responsabilité collective, sur fond de Green Deal, pose la question de la juste affectation des ressources. Louis Schweitzer, ancien président de Renault, constate que la compétition économique doit désormais composer avec la protection (sanitaire, mode de vie…), avec un équilibre à trouver : redonner une capacité d’action aux gouvernements à travers la taxe carbone, l’interdiction du dumping social ou écologique ; tout en inventant un nouveau multilatéralisme, sur fond de désengagement américain à long terme. Un enjeu pour l’Europe. Anaïs Voy-Gillis, de l’Institut français de Géopolitique, se souvient de la mise à l’arrêt de nos usines durant la crise et souligne l’urgence à transformer nos moyens d’innover. « Consommer moins et local suppose une carte productive à réinventer à l’échelle nationale et européenne. » Une indus- trie 4.0 dont on n’aurait pas pris la mesure du rôle au service de l’intérêt général. Il faudra se confronter à un paradoxe : est-on prêt à payer un peu plus cher et à accepter des risques écologiques ramenés au pays ? « L’U.E. peut constituer une 3e voie entre la Chine impérialiste de la route de la soie et le droit américain extra-territorial. » La souveraineté réapparaît dans le débat, la maîtrise d’une chaîne de valeurs pour se rassurer.

« TOUS À LA CAMPAGNE, EN TÉLÉTRAVAIL ? »

Une relocalisation est-elle souhaitable et possible ? Pour Lucile Schmid, le retour du high tech, du doliprane ou de l’agro-alimentaire sur notre sol s’accompagne d’un questionnement sur nos grands principes. « La vision industrielle à 20 ans, c’est aussi regarder le territoire : où se feront ces réimplantations dans un milieu industriel déjà sinistré ? » À l’échelle de l’U.E. ou au cas par cas en région, il faut examiner la stratégie d’emploi comme la diversification des fournisseurs, en associant chercheurs et acteurs du territoire, « pour ne pas fabriquer de dissonance cognitive autour de la relocalisation ». Lubrizol reste dans les mémoires. Louis Schweitzer sait que le marché sanctionnerait une option trop massive mais voit un retour possible d’autonomie dans le domaine technologique.

« Les mêmes règles doivent s’appliquer sur les produits importés sous peine de susciter des pollutions ailleurs. » Selon Anaïs Voy-Gillis, on ne fera pas revenir des sites déjà délocalisés, mais plutôt émerger de petites unités en guise d’extension, avec des services générateurs d’emplois et un début de production nationale de séries limitées, rapides à livrer. « Nous devons nous doter d’une vision industrielle au service d’un projet de société, avec un lien entre services et industrie. » La dernière rencontre de trois jours de Tribunes, « Tous à la campagne, en télétravail ? », a loué les mobilités devenues possibles grâce aux tablettes, au cloud et à la fibre qui libèrent des déplacements contraints. 3 % de la population souhaitait télétravailler en 2017, 37 % post-confinement : le flex office a vécu, les 250 tiers lieux qui ont éclos en Nouvelle-Aquitaine ont permis de recomposer des temps de présence. Comme l’espère Alain Rousset, président de la Région, « on attend le sens retour de la chanson de Jean Ferrat : ils rentrent un à un au pays, pour revenir gagner leur vie… » Y compris pour travailler en usine, puisqu’elles sont pour 60 % à la campagne.