Couverture du journal du 16/02/2024 Le magazine de la semaine

Aurélie Piet « réenchante » l’économie

Son premier livre Quand l’homo-economicus saute à l’élastique… sans élastique lui a octroyé le statut d’économiste alternative reconnue. La Girondine Aurélie Piet a publié, le 15 février, 2 milliards de réenchanteurs – Le manifeste des acteurs du changement (Actes Sud). Avec Marc Luyckx Ghisi, elle y décrit ceux qui s’activent pour créer « l’économie de demain », animée par « le bien-être de l'espèce humaine dans le respect du vivant ». Rencontre.

Aurélie Piet, économie

Aurélie Piet © Atelier Gallien

Échos Judiciaires Girondins : Dans votre premier livre, Quand l’homo-economicus saute à l’élastique… sans élastique (Plon), vous livrez un constat sur l’état actuel de la société et les grandes mutations en cours. Quel est-il ?

Aurélie Piet : « C’est assez para- doxal : nous vivons dans un monde qui n’a jamais été aussi riche, productif et pacifique, avec un confort matériel inégalé, des avancées technologiques, scientifiques. L’espérance de vie s’est énormément allongée, l’extrême pauvreté a reculé, notre enrichissement matériel est impressionnant. Mais parallèlement à cela, le monde n’a jamais été aussi fragile et menacé. D’un point de vue environnemental, on constate un épuisement des ressources, la disparition des espèces, des forêts, des zones humides… Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, nous sommes à l’origine d’une modification profonde de notre environnement, que les géologues appellent l’anthropocène. Aussi, notre modèle économique n’a pas complètement paré aux inégalités, de nouvelles maladies se sont développées comme les cancers, les diabètes, l’obésité. Avec le gaspillage, la pollution, le réchauffement climatique… ce monde atteint ses limites et il faut agir. Ce changement est déjà engagé et c’est l’objet de mon second ouvrage, 2 milliards de réenchanteurs – Le manifeste des acteurs du changement (Actes Sud). »

L’enjeu majeur de ce XXIe siècle devient la survie de l’humanité et le bien-être des générations futures

EJG : En quoi consiste ce changement ?

Aurélie Piet : « Nous sommes en train de changer de paradigme, de passer de l’ère de la modernité, influencée par des croyances dominantes – la rationalité, la science, le matérialisme – à celle que nous qualifions avec mon coauteur et mentor Marc Luyckx Ghisi, de transmodernité. Des éléments en témoignent déjà : il existe une révolution scientifique majeure avec la physique quantique, où tout est relié et interdépendant ; une révolution technologique avec l’outil que constitue internet ; et une révolution sociétale, les valeurs des citoyens étant profondément en train de changer. La finalité première n’est plus d’associer le bonheur au progrès et à la raison. L’enjeu majeur de ce XXIe siècle devient la survie de l’humanité et le bien-être des générations futures. »

EJG : C’est donc l’objet de votre nouvel ouvrage, sorti le 15 février : les acteurs de ce changement qui a commencé…

Aurélie Piet : « Il y a tout un tas d’initiatives positives, d’innovations qui vont dans le sens du changement et qui viennent du terrain : des citoyens, mais aussi des entreprises et des collectivités territoriales. Ils représentent globalement 35 % de la population mondiale. On parle de 2 milliards d’acteurs du changement qui sont en train de proposer une alternative à notre modèle capitaliste. Du côté des citoyens, cela se manifeste de différentes façons, avec les protestataires engagés dans des ONG ; les citoyens de la société civile, qu’évoque Edgar Morin, aspirent à un modèle plus solidaire et s’engagent dans l’économie sociale et solidaire. Et puis à l’extrémité, Naomi Klein parle de mouvements de résistance, de gens qui vont sur le terrain pour combattre, face à l’installation de mines à ciel ouvert par exemple. Ces acteurs du changement ont des profils différents, mais une aspiration commune : celle d’un changement profond de modèle, d’un nouveau monde plus qualitatif, plus éthique, plus solidaire, plus juste, qui prend davantage en considération l’environnement et l’humain. »

EJG : Ce sont ces citoyens qui initient le changement au sein des entreprises et des collectivités ?

Aurélie Piet : « Les choses se font en parallèle. Sur le terrain, je rencontre de jeunes entrepreneurs qui ne conçoivent pas de monter une entreprise sans y mettre du sens. Il existe également un mouvement qui vient de l’intérieur dans les grandes structures, où ce sont des salariés sensibilisés personnellement qui vont lancer des initiatives. Cela se traduit aussi en termes d’engagement des entreprises vers la RSE et cela avec ou sans contrainte réglementaire. De plus en plus de structures veulent être des entreprises à impact et se font labelliser B Corp, les entreprises à mission se multiplient… Les entreprises disposent également de tout un tas d’outils comme l’ESS (qui met l’humain au centre, le fait participer aux bénéfices), l’économie circulaire (avec moins de déchets et des déchets qui deviennent des ressources), l’économie collaborative et l’économie de la fonctionnalité, axée sur l’usage. Là, le modèle économique ne se base plus sur le volume produit et la quantité vendue, ni sur la notion de croissance, mais sur l’usage et le service que l’on rend. Michelin, par exemple, va mettre ses pneus poids lourds en location et en rester propriétaire, ce qui va l’inciter à les rendre plus qualitatifs pour les faire durer le plus longtemps possible. C’est en rupture avec l’obsolescence programmée. L’organisation au sein des entreprises est également en train de changer : elle n’est plus pyramidale, mais horizontale, en réseau. Tout cela se répercute de façon collatérale aux collectivités territoriales. On le voit à l’étranger, mais aussi en France, où les citoyens témoignent de leur volonté de vivre dans un habitat participatif, avec des jardins collectifs, etc. La vague verte aux élections municipales françaises de 2020 en est aussi une manifestation. »

 

EJG : Cela correspond au nouveau paradigme que vous évoquez ?

Aurélie Piet : « C’est un changement de logiciel de pensée. L’idée est de mettre l’ensemble de ces outils combinés au service d’une croissance qualitative, avec des indicateurs comme la qualité de l’eau, de la terre, le bien-être de la population, l’éducation, la sécurité… Nous devons redéfinir la notion de richesse, la notion de ressources. Et aller vers des modèles plus sobres. Ce qui doit nous animer, c’est le bien-être de l’espèce humaine, dans le respect du vivant. Notre projet de société n’était concentré que sur nous-mêmes et notre enrichissement matériel. C’est en train de changer et cela ouvre des perspectives qui ont du sens. L’économie de demain est déjà là, avec les nouvelles formes d’entreprises, les nouvelles organisations. Même notre rapport à la monnaie change avec le développement des monnaies locales, des cryptos… »

 

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© Shutterstock

Nous sommes une jeune espèce en pleine crise d’adolescence

EJG : Vous faisiez ce constat dans votre premier ouvrage dès 2019. Le Covid et la crise sanitaire survenus en 2020 ont-ils accéléré ces mutations ?

Aurélie Piet : « Le Covid a été un marqueur et un accélérateur. On n’en mesure pas encore les conséquences, mais je suis convaincue qu’une véritable quête de sens est née, au-delà du réchauffement climatique, et une dynamique de changements profonds est en train de germer chez les citoyens. Mais si on prend un peu de hauteur, on voit que c’était inéluctable. Le modernisme n’a été qu’une étape dans l’évolution de l’espèce humaine. Dans mon ouvrage, je fais référence à des approches de biologistes évolutionnistes qui rappellent que nous sommes une jeune espèce. Nous sommes à l’âge de l’adolescence, en pleine crise, avec un égo exacerbé, on ne veut avoir aucune limite, et cela s’est traduit dans notre modèle économique, qui nous a menés à extraire de la nature tout ce qu’on voulait, sans contraintes ni limites, sans considérer nos écosystèmes. Au contraire, les entreprises de demain doivent fonctionner en collaboration avec les écosystèmes, avec le vivant. Certaines sont d’ailleurs dans l’économie régénérative, qui va contribuer à régénérer l’environnement. Selon moi, il y a une prise de conscience inéluctable et naturellement, nous allons vers un modèle de société plus sage et plus mature. Edgar Morin nous dit d’ailleurs qu’on est à la préhistoire de l’évolution de notre niveau de conscience. Nous avons une grande marge de progression, mais le changement est en route. Sur le terrain, on le constate. »

Michelin va mettre ses pneus poids lourds en location et en rester propriétaire, ce qui va l’inciter à les rendre plus qualitatifs

EJG : C’est ce qui vous permet d’avoir une approche optimiste, malgré un constat plutôt pessimiste ?

Aurélie Piet : « Il y a tellement d’initiatives et de gens qui se mobilisent. C’est pour cela que j’ai voulu faire un focus sur les acteurs du changement. Quand on prend un peu de recul, on voit les choses différemment. Et pour moi, il est évident que ça va aller dans le bon sens, j’ai foi en l’espèce humaine. Ces choses positives, c’est ce que j’ai envie de porter. C’est aussi pour cela que je me suis engagée dans l’écriture de ces ouvrages, pour contrer la morosité. Il faut entretenir une énergie positive pour donner l’envie d’initier des choses. C’est ce qui me maintient dans un état optimiste, mais il faut le vouloir et ça se travaille ! Et puis chaque action permet de faire émerger les prémices d’une prise de conscience. Pour les entreprises, on voit un effet boule de neige : quand elles commencent à changer de modèle et constatent que ça fonctionne bien, elles vont de plus en plus loin, et ça impacte les autres, qui voient que cela fonctionne. C’est beaucoup par l’exemple que cela va se diffuser. Moi je le fais par l’écriture et par la transmission à mes étudiants. »

 

AURÉLIE PIET EN BREF

Économiste prospectiviste et chercheuse indépendante originaire de Gironde, Aurélie Piet revendique une vision macroéconomique et une approche transversale et transdisciplinaire nourrie de science, d’histoire, d’anthropologie, de sociologie, de philosophie… « Le monde de demain est complexe. Il est donc indispensable de prendre de la hauteur et de croiser les points de vue pour l’analyser », estime-t-elle. Professeure d’économie aux Arts et métiers, à Sciences Po Bordeaux, à l’Iseg Bordeaux… cette Bouliacaise s’attache à enseigner « l’économie d’aujourd’hui et l’économie de demain. Je la dessine avec les étudiants en décrivant les changements en cours dans les organisations et les entreprises. Je leur donne ces outils extraordinaires qui vont leur permettre de penser l’entreprise différemment ». Auteure d’un premier ouvrage vendu à près de 2 000 exemplaires, qui lui a permis d’être identifiée comme économiste alternative, Aurélie Piet intervient également dans de nombreuses conférences et événements sur le changement et les mutations en cours.