Couverture du journal du 20/11/2020 Consulter le journal

Election américaine : Joe Biden, la nouvelle donne ?

Le candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine a un programme de 7 000 milliards de dollars (33 % du PIB américain) sur dix ans, aux forts accents rooseveltiens, en nette rupture avec l’orientation de ces dernières décennies. Mais personne n’y croit. Même avec une majorité démocrate au Sénat, l’obstruction des républicains bloquerait la mise en place de ses mesures les plus emblématiques. Résultat, l’action du futur président pourrait être réduite de moitié.

Election américaine : Joe Biden

Jamais élection américaine ne s’est déroulée dans un climat aussi incertain. Outre une crise sanitaire inédite, l’expression de fractures sociétales sans précédent et les menaces de Donald Trump de ne pas se plier au verdict des urnes, réside un grand flou autour de ce que donnerait une victoire démocrate. Même avec une majorité démocrate au Sénat, l’obstruction des républicains bloquerait la mise en place de ses mesures les plus emblématiques. Résultat, l’action du futur président pourrait être réduite de moitié ; de quoi, sans doute, rassurer les marchés à brève échéance mais probablement pas bouleverser l’ordre des choses ni promettre, à terme, une croissance économique structurelle plus solide qui sera pourtant nécessaire pour rembourser les dettes additionnelles. Alors que fleurissent les scénarii sur l’impact de l’issue de ce scrutin sur les marchés, peut-être n’est-il pas inutile de considérer le cas de figure où, à l’instar du précédent, il ne changerait pas grand-chose, tout au moins pas pour le meilleur….

UN ACCENT ROOSEVELTIEN

KAMALA Harris

KAMALA Harris © D. R.

7 000 milliards de dollars sur dix ans, c’est le montant envisagé par le candidat Joe Biden et sa colistière Kamala Harris pour relancer l’économie américaine et recréer les bases d’une société moins inégalitaire, soit l’équivalent d’un tiers du PIB américain d’avant la crise sanitaire, ou de 3 % de ce dernier pour chacune des dix prochaines années. Le président Roosevelt avait monopolisé 40 % du PIB de l’époque sur 7 ans. Nous n’en sommes pas loin si l’on ajoute à ces montants les sommes déjà avancées (3 000 milliards dont 1 500 en dépenses) pour faire face à la crise sanitaire de ces derniers mois. De quoi s’agit-il ? Rééquilibrage du partage de la valeur ajoutée, doublement du salaire minimum fédéral, à 15 $, incitation et renforcement des droits syndicaux, consolidation de l’Obama Care, construction de logements (1,5 million sur dix ans), dépenses d’infrastructures à but largement social et environnemental, aides aux gouvernements locaux, retour des États-Unis dans l’accord de Paris…

Les propositions du candidat Biden visent un important effort de redistribution en faveur des classes moyennes et des plus démunis, sur fond de verdissement affirmé du modèle de croissance

Sur le plan domestique, cet effort redistributif passerait par une hausse modérée des impôts sur les revenus des plus riches (de 37 % à 39,6 %) accompagnée d’un relèvement du taux d’imposition sur les sociétés (de 21 % à 28 %, contre 35 % avant la réforme de Trump) et du doublement de la fiscalité des bénéfices des filiales étrangères des sociétés américaines (de 10,5 % à 21 %). C’est néanmoins de l’alignement de l’imposition des plus-values du capital sur celle du travail pour les revenus supérieurs à un million (39 %) que proviendrait l’essentiel des ressources. L’ensemble, financerait le plan de relance à hauteur de 3 000 milliards, le solde, moins les retours escomptés d’une croissance ragaillardie, allant en partie à un accroissement de la dette fédérale.

L’absence de perspectives de redressement de la croissance structurelle ne tarderait pas à alimenter des doutes sur la solvabilité de l’état fédéral

Sur le plan international, l’élection de Joe Biden est principalement perçue comme celle du retour à une diplomatie plus ordonnée et de celui des États-Unis dans l’accord de Paris sur le climat. Sur ce dernier point, le programme du démocrate est indiscutablement ambitieux au regard de l’inertie américaine sur ce sujet et largement utilisée pour donner du levier à l’ambition sociale de son programme. L’engagement des États-Unis en faveur de la neutralité carbone à horizon 2050 implique de nombreux investissements en infrastructures climato-compatibles, d’importantes subventions à la recherche-développement ainsi qu’un soutien au développement de la voiture électrique. Les initiatives américaines dans le domaine sont en mesure de donner une impulsion qui jusqu’alors manquait à l’échelle mondiale pour accélérer l’engagement des pays tiers, Européens et Chinois, vers une décarbonation plus rapide.

Reste, cependant, que la préférence protectionniste assumée du candidat démocrate interroge. À ce titre, il n’est pas certain que les relations commerciales avec la Chine s’apaisent véritablement quand bien même chacun peut envisager que les négociations se déroulent dans un cadre plus apaisé et, surtout, moins imprévisible que sous l’ère Trump. Les intentions protectionnistes de J. Biden à l’égard des pays européens ne sont pas claires, non plus. Les bonnes intentions affichées sont assez peu crédibles compte tenu de son positionnement sur bon nombre de points, le dossier agricole, en particulier.

On peut décemment penser néanmoins qu’une réussite économique du démocrate apaiserait spontanément les tensions avec ses partenaires, quels que soient les griefs initiaux de part et d’autre.

DE L’AMBITION À LA RÉALISATION

Reste la question du devenir de ce programme et de la capacité des démocrates à le mettre en application. Si les derniers sondages augmentent la probabilité d’une majorité démocrate aux deux chambres qui donnerait, de facto, plus de force à l’équipe au pouvoir pour passer ses réformes, les républicains du Sénat n’hésiteront pas à user de la procédure d’obstruction en leur pouvoir pour empêcher l’adoption des points les plus contrariants du programme de Joe Biden. Outre leur opposition farouche à la politique environnementale au sujet de laquelle ils ont clairement annoncé leur intention de faire barrage, leur obstruction vraisemblable aux mesures de fiscalité sur le capital constituerait un handicap majeur pour le futur gouvernement, implicitement privé des ressources indispensables à la mise en place des mesures phares de son programme. Les chances pour Joe Biden et Kamala Harris de mener à bien une politique de relance structurelle sont donc probablement réduites et le risque que ses marges de manœuvres financières soient au moins coupées de moitié est incontestablement significatif. Sans cette ressource, autant dire que les moyens à disposition de Joe Biden pour recréer les bases d’une croissance durablement plus solide, plus verte et plus équitable seront fortement réduites, compte-tenu notamment du point de départ de son mandat, à savoir celui d’une double crise économique et sociétale sans précédent. Les fissures que la crise de 2008 avait ouvertes sont devenues des gouffres aux dimensions systémiques sous la présidence Trump que seule une politique de grande envergure peut être en mesure de panser et sans laquelle l’avenir de l’économie américaine a toutes les chances d’être soumis à une instabilité croissante sur fond de dissensions sociales et sociétales récurrentes. Si l’on ne peut voir que d’un œil rassurant l’éventualité que l’actuel président soit évincé, l’idée qu’un changement de tête redonne sa chance à la première puissance mondiale est loin de couler de source.

ÉCHEC INTERDIT

Compte-tenu de leur coût financier et du haut niveau d’endettement, les initiatives de relance, qu’elles viennent de D. Trump ou de J. Biden, n’ont pourtant guère droit à l’échec. Comme ailleurs, la crise sanitaire a déjà considérablement dégradé l’état des finances publiques américaines et l’absence de perspectives de redressement de la croissance structurelle ne tarderait pas à alimenter des doutes croissants sur la solvabilité de l’État fédéral. Faire abstraction de cette réalité en tentant d’anticiper les effets sectoriels des programmes devient dès lors un jeu éminemment périlleux, à même d’occulter la réalité des risques auxquels seront confrontés l’un ou l’autre des candidats en cas de victoire : ceux d’une probable fuite en avant susceptible d’aiguiser davantage le risque de crise financière, une fois, passé le regain d’optimisme susceptible -peut-être- de suivre la nomination du prochain président.

 

 

Photo de Aaron Schwartz provenant de Pexels