Couverture du journal du 27/11/2020 Consulter le journal

Bordeaux – Supercoop : le marché libéré

Dans ce supermarché coopératif et participatif, créé par Anne Monloubou et installé à Bordeaux-Sud, les clients sont les patrons… et les employés ! Premier supermarché du genre à Bordeaux, 2e en France, Supercoop colle plus que jamais à l’air du temps et aux nouvelles tendances de consommation plus locales et écoresponsables.

Supercoop Bordeaux

Des produits frais aux produits d’hygiène, « on trouve de tout chez Supercoop. Sauf de la nourriture pour animaux », précise Anne Monloubou © Atelier Gallien

Anne Monloubou, fondatrice et présidente de Supercoop

Anne Monloubou, fondatrice et présidente de Supercoop © Atelier Gallien

Ici, on favorise les produits bios, locaux, de saison et/ou de qualité. Ici, les prix se veulent justes, pour les producteurs ET les consommateurs, avec une marge unique pratiquée de 20 %. Ici, celui qui fait ses courses un jour tient la caisse, fait la serpillière, réceptionne les marchandises ou bien valide les factures le jour suivant. Le supermarché coopératif et participatif Supercoop a beau présenter 2 500 et bientôt 3 000 références de produits de toutes sortes dans ses rayons, il n’a que peu en commun avec une grande surface traditionnelle. « Nous sommes à la fois un magasin, mais surtout, il y a un véritable collectif derrière », expose Anne Monloubou, fondatrice et présidente de Supercoop, premier supermarché du genre à Bordeaux et le deuxième en France. Cette mère de famille, architecte-paysagiste et géographe de formation, était en quête d’une alimentation de qualité, à des prix accessibles. Elle réalise qu’aucun lieu ne répond totalement à ses besoins. Envisageant alors « un tournant dans [sa] vie professionnelle », elle décide en 2015 de reprendre des études. Après l’obtention d’un master à Kedge et 3 ans de travail, durant lesquels elle a créé le collectif des Amis de Supercoop, vendu des paniers, puis ouvert une mini-épicerie à Bègles, elle installe son supermarché à Bordeaux en 2018.

GOUVERNANCE INSPIRÉE DE « L’HOLACRATIE »

Ces trois années, c’est aussi le temps qu’il a fallu pour établir une gouvernance partagée, inspirée de « l’holacratie », un concept qui favorise l’autonomie totale des membres dans les prises de décisions. « Comme dans le corps humain, chaque organe fonctionne en autonomie au service du global, sans le contrôle d’une entité supérieure. Cette responsabilisation et le sentiment de liberté associé sont très positifs », assure Anne Monloubou, qui a fait appel à un cabinet indépendant durant 2 ans pour accompagner le collectif dans la mise en place de cette organisation.

C’est unique : les personnes qui travaillent ici connaissent ceux qui produisent !

Jean-Paul Taillardas

Jean-Paul
Taillardas, coopérateur en charge de la communication de Supercoop ©JW

Elle repose sur des « cercles » qui ont chacun en charge un sujet, comme les achats ou le zéro déchet, et auquel on participe de façon bénévole et volontaire. « Et si quelqu’un considère qu’il manque une gamme de produits sans gluten par exemple, il est libre de créer un cercle pour travailler à sa mise en place », remarque Jean-Paul Taillardas, coopérateur en charge de la communication et de l’animation des réunions d’information de Supercoop. Avec cette organisation, « on a notre libre-arbitre, notre autonomie d’action. Ça libère l’énergie ! », s’enthousiasme Johnny, coordinateur de Supercoop, parmi les coopérateurs les plus actifs du magasin.

70 % DE FEMMES

Ils sont entre 50 et 100, comme Jean-Paul et Johnny, à être très investis, bénévolement bien sûr, dans Supercoop. Il y a François-Joseph, informaticien et militant décroissant, qui vient chaque jeudi depuis le lancement du magasin pour « faire du soutien informatique ».

Ou encore Christelle, responsable d’équipe dans un cinéma qui aujourd’hui « apprend à valider les factures », etc. Ils font partie des 1 300 « coopérateurs » et « coopératrices » (il y a 70 % de femmes) à être copropriétaires de Supercoop : ils détiennent des parts sociales (minimum 100 euros) qui leur donnent le droit d’y faire leurs courses. En contrepartie, ils doivent s’inscrire au planning pour réaliser des « services » au minimum 3 heures toutes les 4 semaines. Réception des commandes, tenue de la caisse, mise en rayon, ménage, accueil, gestion des plannings et des stocks, achats… ce sont eux qui œuvrent au fonctionnement du magasin. L’autre différence avec la grande distribution : « on est là volontairement, on prend le temps, on n’est pas dans la performance. Ce sont des conditions de travail informelles qui permettent la rencontre : on est dans l’entraide permanente, entre amis. Tout ça donne envie de revenir ! », confie Johnny. De tous horizons et de tous revenus, les membres de Supercoop ont en commun d’être « mus par la même chose : l’écologie, la bienveillance, la sociabilité.

1 300 coopérateurs et coopératrices détiennent des parts sociales (minimum 100 euros) qui leur donnent le droit d’y faire leurs courses

Les liens entre coopérateurs peuvent devenir très forts. Il y a même une entreprise qui est née ici : le Buro des Possibles, un salon de thé-espace de coworking écoresponsable créé à Bordeaux par 3 coopératrices », raconte Jean-Paul Taillardas.

 

Supercoop © Atelier Gallien

Supercoop © Atelier Gallien

MARGE UNIQUE DE 20 %

Chez Supercoop, « la parole est libre », assure Johnny, qui en profite pour nous glisser la limite de l’exercice selon lui : « on ne paye pas de cotisations sociales sur les services ». C’est peut-être pour cela qu’il n’a pas toujours été aisé de mettre tous les participants d’accord pour avancer. « Supercoop est un projet coopératif qui s’est construit petit à petit, avec les gens. Il a fallu du temps pour stabiliser le collectif, chercher les financements, les locaux, les produits à acheter… », rappelle Anne Monloubou. Il a en effet fallu trouver des producteurs locaux capables de fournir les quantités suffisantes, la bonne plateforme de distribution bio et ensuite gérer les contraintes logistiques. « Par exemple, nous proposons des pains différents chaque jour, en fonction des disponibilités des producteurs pour nous livrer », explique Jean-Paul Taillardas, également en charge des achats de truite sauvage fumée et d’huile d’olive vierge.

« Au début, avec certains bénévoles, on visitait les exploitations pour choisir les producteurs, goûter les produits. Tu rapportes un récit en magasin qui permet de faire une transmission. Puis deux ou trois fois par an, on organisait des dégustations. C’est unique : les personnes qui travaillent ici connaissent ceux qui produisent ! », se réjouit Johnny. Au total, Supercoop travaille en direct avec une quinzaine de producteurs, auxquels il revendique « acheter au juste prix, sans négociation », précise Jean-Paul Taillardas. « Des prix auxquels on ajoute 20 %, ce qui génère une marge unique de 17 %, servant à payer les frais de fonctionnement, et notamment les 3 salariés », explique-t-il. Résultat : des produits de qualité à des prix très accessibles.

MOUVEMENT INFORMEL

Cette coopération, au cœur du fonctionnement de Supercoop, est un fondement de la philosophie des supermarchés coopératifs, qui se multiplient partout en Europe. Ainsi, le Supercoop bordelais a été aidé lors de son lancement par son homologue parisien La Louve, elle-même aidée par le premier magasin du genre, fondé à Brooklyn en 1973, le Park Slope Food Coop, dont s’est inspirée Anne Monloubou. « Il s’agit d’un mouvement informel, qui n’est pas structuré, mais on s’aide les uns les autres », affirme Jean-Paul Taillardas, qui participe à une visioconférence avec La Louve chaque semaine, avec le Park Slope chaque mois, et aux rencontres « intercoop » deux fois par an.

« Le Supercoop de Bordeaux est ainsi en train d’accompagner les projets de La Rochelle, Le Chesnay, L’Haÿ-les-Roses et même Berlin ! », ajoute-t-il. Et si chaque projet est différent, incarné par le territoire et le collectif qui le porte, aujourd’hui, les supermarchés coopératifs ne démarrent pas de zéro. « Des forums en ligne permettent de poser des questions sur le fonctionnement du magasin : création des statuts, gestion des pertes, choix du logiciel de gestion, structuration des outils… Il y a aussi de l’entraide sur la partie informatique, le cœur du réacteur pour un supermarché : la coopérative de développeurs Yaal nous aide avec notre logiciel open-source », précise François-Joseph.

CONSOMM’ACTEUR

Avec les bureaux, le petit laboratoire de découpe et l’espace de stockage, le magasin dispose d’un peu moins de 300 m2, dont la moitié est dévolue aux rayons.

« On commence à être à l’étroit, donc on a le projet de s’agrandir », confie Anne Monloubou. Et si l’activité de point colis, qui fait venir les gens du quartier, et surtout le confinement ont été plutôt bénéfiques au magasin, dont le chiffre d’affaires a crû de 70 % en avril 2020 par rapport au même mois de l’année précédente, Supercoop a également le projet de devenir plus visible. Seulement attention : « nous ne sommes pas là pour faire du chiffre, on ne devient pas membre à la légère ! », prévient Jean-Paul Taillardas. Mais pour ceux qui voudraient « changer leurs habitudes. Et jouer leur rôle en tant que consommateur », comme l’a souhaité Anne Monloubou, Supercoop est le lieu idéal.

Le chiffre d’affaires a crû de 70 % en avril 2020 !

L’OBSESSION DU ZÉRO DÉCHET

Entreprise de l’économie sociale et solidaire (ESS), Supercoop a développé « une obsession du zéro déchet », admet Jean-Pierre Taillardas. Le supermarché vend à prix coûtant les articles qui ont atteint leur date limite de consommation, pour ne pas avoir à les jeter, et propose de plus en plus de produits « en vrac ». Elle a d’ailleurs développé tout un rayon dédié aux contenants en verre. Et met aussi à disposition de ses membres des bacs de collecte de déchets recyclables, comme les piles ou le petit électroménager, à l’entrée du magasin.

 


ÊTRE « ACTEUR DE L’ÉDUCATION POPULAIRE »

Au-delà de l’idée de réunir des « consomm’acteurs » voulant inventer ensemble une nouvelle façon de consommer, Supercoop s’est également donné pour mission d’être « acteur de l’éducation populaire ». C’est pourquoi le collectif a noué des partenariats avec des associations d’insertion, comme Unis-Cité, qui propose aux jeunes des missions de service civique. Et fait régulièrement des animations pour les enfants du quartier avec des ateliers cuisine autour du bien-manger.