Couverture du journal du 17/07/2024 Le nouveau magazine

Le cinsault : le nouvel eldorado rouge languedocien ?

CHRONIQUE - Parcourant récemment les allées du salon Wine Paris, le plus important salon professionnel du vin au monde, quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir de si nombreuses cuvées rouges issues du cépage cinsault. Régulièrement présent dans les assemblages de vins rouges méditerranéens comme cépage minoritaire, il reste assez méconnu des Français.

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Par sa capacité à délivrer fraîcheur, fruité intense et son accès facile du fait de son degré d’alcool moindre, le cinsault est devenu depuis une vingtaine d’années un cépage majeur dans l’élaboration des rosés du Sud. Celui que les Languedociens appellent « le pinot noir du Languedoc » vit désormais, en rouge, un nouvel état de grâce.

D’origine méridionale, le cinsault est essentiellement cultivé en Languedoc-Roussillon (10 624 ha en 2018) et en Provence (7 885 ha en 2018). Il a vu ses surfaces augmenter jusque dans les années 1980 pour ensuite régresser de plus de la moitié (Source : Le Rouge et le Blanc, n° 147). À cette période, la demande de vin de table chute, tandis qu’augmente celle des vins de qualité. Or le cinsault est travaillé avec et pour ses gros rendements et délivre peu de couleur. Il tombe donc en disgrâce (nous sommes alors dans la période des vins « bodybuildés ») au profit du grenache et de la syrah qui apportent plus de couleurs et de degrés.

Un divin cinsault sud-africain

On retrouve ce cépage bien implanté aussi au Liban. Il apporte notamment cette fraîcheur équilibrante au plus célèbre des vins libanais, le Château Musar.

Il est aussi présent au Maroc et surtout en Afrique du Sud où il a été croisé avec le pinot noir pour créer le « cépage étendard » du pays, le pinotage. Tâchez de découvrir la cuvée Poffader de l’ultra-recherché vigneron du Swartland, Eben Sadie. Ce pur cinsault aux tanins fins et à la subtile acidité offre de somptueuses fragrances de fruits rouges mêlées à des notes d’épices orientales. Quasi introuvable mais divin !

La fraîcheur du cinsault est un véritable atout face à l’effroi du consommateur devant la montée des degrés d’alcool dans les vins

Résistant à la chaleur et à la sécheresse, le cinsault est parfaitement adapté dans le cadre du réchauffement climatique. Par ailleurs, sa fraîcheur devient un véritable atout face à l’effroi du consommateur devant la montée des degrés d’alcool dans les vins.

En rosé, « l’IGP Pays d’Oc Cinsault » le consacre, du fait de sa maturité précoce et de son aromatique très fruits rouges. En Provence, il est souvent présent comme cépage majoritaire au sein des assemblages rosés.

C’est désormais en monocépage rouge qu’il est en train de prendre du galon.

C’est désormais en monocépage rouge qu’il est en train de prendre du galon

Je le connaissais à la fois capable de produire des vins de garde, comme des vins « de copain », à boire sur la souplesse et l’abondance fruitée (fraise, cerise).

C’est cette dernière approche que la plupart des vignerons languedociens ont l’air de privilégier. Prenons pour exemple au Mas Conscience, la cuvée Cieux, elle offre un beau fruité sans sacrifier la matière, des tanins intégrés et une buvabilité exemplaire.

Sylvain Fadat, l’un des maîtres

J’apprécie depuis longtemps le pur cinsault de chez Sylvain Fadat au domaine d’Aupilhac. Il est pour moi un des maîtres de ce cépage, et à ce titre, je l’ai appelé avant d’écrire cette chronique.

Comme à son habitude, Sylvain met en avant le terroir avant le cépage. Il m’explique que même si le cépage est résistant à la sécheresse, il s’épanouit mieux sur des sols ayant toujours un minimum d’humidité. À l’approche des vendanges, il se méfie des pluies qui pourraient faire éclater sa peau fine et créer une pourriture acétique. Il trouve donc que son cinsault convient particulièrement à son superbe terroir des Cocalières (frais et argileux).

Le fruité et la gourmandise s’invitent avec allégresse

Là encore, le fruité et la gourmandise s’invitent avec allégresse. La qualité du terroir, l’implication du vigneron, le travail en biodynamie, ensemble, créent une complexité mêlant aux parfums orientaux des notes d’herbes aromatiques. C’est un superbe « canon de vin rouge » équilibré et rafraîchissant, se substituant aisément à un vin blanc, quand les températures commencent à grimper.

Comme le souligne Yves Falmet (domaine Terres Falmet, à Creissan) qui produit des purs cinsaults depuis vingt ans : « S’il n’est pas porté par un grand terroir et par un vigneron qui sait le cultiver, il s’emballe juste en production, et ne donne dès lors que des vins médiocres. » (Source : Le Rouge et le Blanc, n° 147).

Et Sylvain Fadat de confirmer : « Ce cépage est à manier avec précaution et peut parfois révéler une réduction (une odeur de « renfermé ») en rouge peu agréable au nez ».

Ce cépage est à manier avec précaution

Il est vrai qu’à Wine Paris, j’ai malheureusement aussi dégusté de nouvelles cuvées peu intéressantes, cédant à la facilité de la nouvelle mode.

Dire que le cinsault devrait être cantonné à des vins gouleyants, contredit cependant certaines de mes expériences gustatives. Je pense au Château de Fonsalette, un côtes-du-rhône vinifié par Emmanuel Reynaud à Châteauneuf-du-Pape. L’homme qui préside aux destinées du château Rayas magnifie aussi bien le grenache que le cinsault. Dans ce vin, on retrouve un état de grâce, et s’il y a concentration, ce n’est pas tant dans la matière que dans l’expression aromatique. Le vin caresse littéralement le palais avec ses tanins soyeux. Libérées du domaine après un élevage très long, les bouteilles démontrent magistralement qu’un cinsault peut aisément franchir le cap du temps.

Feu tellurique et fraîcheur inouïe

Une autre cuvée m’a aussi bluffé et porte le cinsault à un niveau de garde inégalé. Il s’agit de la cuvée Capitelle de Centeilles au Clos du même nom, au cœur de l’appellation Minervois dans l’Hérault. Patricia Boyer-Domergue et sa fille Cécile ont fait de leur cinsault leur plus grande cuvée rouge. Dégusté à plusieurs reprises l’an passé, le Capitelle 1985 a été longuement macéré (huit semaines contre une moyenne d’une dizaine de jours habituellement), puis pigé aux pieds vingt à trente fois ! Un travail qualifié « d’obsessionnel » par le domaine. Provenant d’un substrat favorable de grès largement fissuré, il délivre « un feu » tellurique, explosant dans un jaillissement de fruits fondus et de rose fanée. Au-delà de sa chaleur voluptueuse, de ses tanins enrobés, il conservait une fraîcheur inouïe, compte tenu de son âge. Sa longueur en bouche signait définitivement un vin d’une grande élégance.

Avec le cinsault rouge, il y en a donc pour tous les goûts et toutes les saisons. Attention cependant à vous approvisionner en étant bien conseillé.

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